Antonio Tabucchi, Nocturne indien

ROMANS, RECITS LITTERATURE (contemporaine)

Construit comme un rêve, un article de Francine de Martinoir (paru dans la QL n°489 paru le 1er juillet 1987)

A tort sans doute on a eu longtemps l’impression que la fiction en Italie restait liée à la géographie variée des régions, enfermée dans les provinces. Or, voici que les jeunes romanciers, Tondelli, del Giudice, Tabucchi, orientent le roman vers des dérives intérieures ou éloignées de tout enracinement, vers des aventures ou des explorations plus linguistiques, dans le sillage de Calvino.

Antonio Tabucchi, Nocturne indien, trad. de l’Italien par Lise Chapuis, Bourgois

Dans le Stade de Wimbledon, Daniel del Giudice partait à la recherche d’un homme qui avait peu écrit, le narrateur de Nocturne indien, lui, poursuit jusqu’au fond de l’Inde un ami qui peut-être n’existe pas. La profusion des détails, adresses d’hôtels ou de sociétés savantes, emplacements d’arrêts d’autobus, permet à ce voyage de s’inscrire en se déroulant sur l’écran d’une fausse mémoire colorée d’imaginaire, comme sur les parois de la caverne platonicienne. La force du réel un peu lacunaire, discontinu, bizarre, éclaire ce nocturne dans lequel une ombre est poursuivie.

Le récit est construit comme un rêve, ou plutôt, comme dit l’auteur, une insomnie où rien ne peut être vraiment fixé. Les bagages arrivent on ne sait comment dans les chambres choisies au hasard, des papiers sont cachés dans les tiroirs, et, à force de repères précis, le voyageur s’égare. Il voit défiler très vite des images d’une Inde hors du temps et de l’espace, celle que lui a léguée l’écriture des autres, et qu’il a traversée avec Kipling, Conrad, Bromfield, Maugham et les films américains inspirés par leurs textes. Des ventilateurs tournent au plafond, les murs des hôpitaux sont rouges des crachats de bétel, les garden-parties sont surveillées de haut par des milliers de corbeaux. Cependant peut-être, comme le lui suggère un vieillard venu mystérieusement se coucher dans un lit voisin du sien, voyage-t-il dans son corps, peut-être est il mort ainsi que tout ce qu’il visite. Ne restent alors que des traces, ces « rats morts » que prétend poursuivre et fixer le narrateur et il les repère plus facilement, c’est Mantegna ou Pessoa.

Ce Nocturne indien ne se présente pas comme un roman, mais un archipel de morceaux qui, à eux seuls, contiennent plus de substance romanesque que bien des oeuvres publiées en ce moment. L’univers de Tabucchi est tissé d’interrogations sur l’Être et les créatures qui semblent le mieux échapper aux contingences du temps et de l’espace, ce sont les baleines, figures emblématiques, présentes dans plusieurs récits de Femme de Porto Pim. Ce texte est un recueil de récits de voyages du côté des Acores, de descriptions de chasses et de naufrages. En fait, comme dans Nocturne indien, on peut repérer d’autres fragments de ce continent intérieur que l’auteur cherche à rejoindre : « Après avoir vogué des jours et des nuits, j’ai compris que l’Occident n’a pas de limites, mais qu’il continue de se déplacer avec nous et que nous pouvons chercher à l’atteindre aussi longtemps que nous voulons sans jamais y parvenir« . Ici aussi l’écriture embarque le lecteur dans une navigation littéraire où Platon, Michelet, Melville creusent l’espace de la narration. Entre l’extérieur décrit avec la minutie d’un géographe et l’intérieur, les motifs métaphoriques comme les naufrages ou les cachalots, se nouent mille connivences et rapports. Tabucchi évoque dans sa préface sa « vieille manie d’épier les choses de l’autre bord ». Et c’est la baleine qui porte sur les hommes un regard parménidien.

Le troisième texte est lui aussi placé sous le signe du discontinu. D’une nouvelle à l’autre, l’auteur repère les dérapages de l’existence, les interstices dans le tissu de la vie, les déchirures dans l’enveloppe logique. Comme chez Cortazar, Tabucchi guette l’instant où tout se fissure. Et dans la nouvelle qui donne son nom au recueil, un jeune Italien regarde son ami jugé pour faits de terrorisme. Il transcrit les petits malentendus qui ont entraîné un étudiant un peu dandy à basculer du côté des Brigades rouges. C’est dans toute la fiction contemporaine le seul personnage de terroriste auquel un écrivain ait réussi à donner consistance et épaisseur romanesque, et bien des romanciers s’y sont pourtant essayés. Regardez cette silhouette à travers la vitre qui la sépare de l’assistance. Elle la protège aussi du faux réalisme à la mode. Derrière ce verre, naît le roman moderne avec son déchiffrement métaphysique du monde.

Il faut ajouter que les trois ouvrages sont traduits d’une manière tellement brillante qu’on a l’impression de lire des textes français. Il n’en est rien. Une fois de plus en ce moment les vents de la nouveauté sont ultramontains.

Antonio Tabucchi Nocturne indien trad. de l’italien par Lise Chapui. Christian Bourgois éd Antonio Tabucchi Petits malentendus sans importance trad. de l’italien par Martine Dejardin. Christian Bourgois éd Antonio Tabucchi Femme de Porto Pim et autres histoires trad. de l’italien par Lise Chapuis Christian Bourgois éd.

(c) Quinzaine Littéraire – Tabucchi Antonio « Nocturne indien ». Un article de Martinoir Francine de « Construit comme un rêve » Romans, récits âï¿1⁄2# Littérature (contemporaine). Revue n°489 parue le 01-07-1987

About these ads

One Response to Antonio Tabucchi, Nocturne indien

  1. Ping : Requiem pour Antonio Tabucchi « Le blog de la Quinzaine Littéraire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 184 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :