Luc Boltanski "Enigmes et complots"

IDÉES

Mettre en doute la réalité sociale, un article de JEAN LACOSTE (paru dans la Ql n°1057 du 15 mars 2012)

Est-ce une critique ? Est-ce un éloge ? L’essai, complexe et dense, de Luc Boltanski se prête en tout cas à plusieurs lectures distinctes. La préoccupation théorique semble avoir été première : le livre offre une réflexion sur les méthodes de la sociologie et la manière dont elle aborde, par des enquêtes, la réalité sociale. Mais vient ensuite, autour des notions d’énigme et de complot, une interprétation critique, assez passionnante, de cet « art mineur» de la littérature que forment le roman policier et le roman d’espionnage, surtout à leurs débuts. C’est le meilleur de l’ouvrage. Enfin, le sociologue appelle une lecture politique, indissociable, de son propre aveu, de cette « affaire de Tarnac » (le sabotage des lignes TGV) devenue un cas d’école de manipulation policière se transformant en mensonge d’État. 

LUC BOLTANSKI, ÉNIGMES ET COMPLOTS Une enquête à propos d’enquêtes, Gallimard, coll. « NRF Essais », 480 p., 23,90 euros

Il s’agit tout d’abord, pour Luc Boltanski, de rendre compte de l’émergence simultanée, à la fin du XIXe siècle, du roman policier et d’espionnage, de la notion psychiatrique de paranoïa, avec Kraepelin, et de l’enquête sociologique comme méthode scientifique. Trois domaines en apparence hétérogènes, mais qui ont en commun de mettre en doute la réalité sociale, de dévoiler « le peu de réalité de la réalité », de « travailler une contradiction » majeure au sein de cette réalité. Ces thématiques nouvelles de l’énigme et du complot répondent en fait à une crise de l’État, crise qui ne cesse de devenir de plus en plus aiguë, et de lui faire perdre sa légitimité. Initialement, l’ÉtatNation, en se dotant d’une police, prétendait pouvoir stabiliser, organiser et unifier la réalité sociale sur un territoire et une population bien définis. Il s’identifiait à une loi connue et appliquée par tous. « Projet démiurgique » qui devient de plus en plus illusoire à mesure que le système économique du capitalisme se rit des frontières, des nationalités et des règles et régulations que les États tentent d’imposer. Se pose alors la question mère de toutes les théories du complot (et la sociologie est dans une certaine mesure une théorie du complot) : qui détient le pouvoir, in fine ? Les politiques ? Les financiers ? Les juifs ? Les francsmaçons ? Le Vatican ? La Cagoule ? Le Kremlin ? « Moriarty, le Napoléon du crime » ? 

Luc Boltanski consacre plusieurs chapitres très impressionnants par leur cohérence et leur richesse (y compris dans les notes) aux romans de l’énigme (à partir de Conan Doyle) et aux romans du complot (à partir du « roman originel » que sont Les 39 Marches de John Buchan), sans chercher à dissimuler le plaisir qu’il prend à cette littérature, même si sa démarche est, en dernière analyse, critique. Il met en évidence dans cette production de pur divertissement le pressentiment de cette crise de la réalité étatique, « la mise en intrigue de cette contradiction ». Certes, lors de ses enquêtes menées comme détective privé, un Sherlock Holmes intervient au sein d’une société libérale qui ne doute pas encore d’ellemême et pour qui la rigide hiérarchie des classes sociales va de soi ; c’est même cet arrièrefond de confiance sociale qui permet au détective de deviner que tel individu est un médecin qui revient d’Afghanistan, et tel autre un marin gaucher. L’enquêteur anglais est au service de l’ordre supposé naturel de l’aristocratie et de la bourgeoisie financière, ordre un moment troublé par une énigme, une déchirure, un scandale possible. Il montre, par son intervention privée plus efficace que la police de Scotland Yard, que l’ordre peut finalement être rétabli, après quelques péripéties, mais il met du même coup en évidence les limites de l’État de droit dans une société aussi inégalitaire.

À l’inverse, un Maigret, fonctionnaire « modeste », peu à l’aise chez les riches, « médecin des âmes », comprend, par la seule vertu de son intuition et de sa capacité d’empathie, les différents milieux qui forment la société française, sous la tutelle lointaine des pouvoirs publics. Véritable incarnation de l’Administration immuable, policier efficace, mais humain, ou plutôt efficace parce qu’humain, il ne se soucie guère de la procédure quand il s’agit d’arracher des aveux, et méprise les journalistes. Luc Boltanski, frappé par la fameuse scène de la rafle rue des Rosiers (dans Maigret et son mort de 1947) va jusqu’à parler, à propos des romans supposés « apolitiques » de Simenon, d’un « vichysme », il est vrai « modeste », de Maigret : « étatisme autoritaire, omniprésence de l’administration, idéologie patriarcale, traditionalisme, célébration du bon sens populaire, xénophobie et nationalisme exacerbé ». Fautil aller jusquelà ? Mais les deux démarches d’investigation, celle de Baker Street et celle du boulevard RichardLenoir, conservatrices ou réactionnaires, n’en dévoilent pas moins, dans une forme de fiction sociologique, le peu de réalité des apparences sociales ; ces enquêteurs sont des sociologues sans le savoir, aux yeux de qui tout le monde est suspect, et l’État impuissant.

Il en va de même dans les pages tout aussi denses que Luc Boltanski consacre au roman d’espionnage, dans son évolution depuis Les 39 Marches de John Buchan de 1915 jusqu’à John Le Carré, en passant par Graham Greene et Eric Ambler. C’est, comme dans le roman policier, un même schème qui se répète avec des variations : un individu ordinaire, un héros simple, qui, par ses seules forces, se bat contre des élites qui trahissent, manipulées par des forces obscures. Le complot devient la règle, l’opacité règne, plus personne n’est identifiable avec certitude, comme ami ou « ennemi de l’intérieur ». L’État affaibli, qui se dit en état de guerre larvée, s’efforce en vain de surveiller tout le monde, dans une atmosphère de suspicion généralisée. « Les menaces de complot (…) ont pour résultat d’entretenir, par la peur, la croyance diffuse dans la présence d’un ennemi à la fois menaçant, caché et multiforme », au sein même de la société. La conclusion s’impose comme une évidence : l’essai se termine par des pages sur Kafka, sur Le Procès de Kafka, écrit l’année même où John Buchan publie son roman, et qui est un peu l’image inversée de ces romans prophétiques du complot omniprésent et de l’insécurité d’État.

LUC BOLTANSKI, ÉNIGMES ET COMPLOTS Une enquête à propos d’enquêtes, Gallimard, coll. « NRF Essais », 480 p., 23,90 euros

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