JOURNAL EN PUBLIC de MAURICE NADEAU – 15 décembre 2012

En parlerai-je, n’en parlerai-je pas ? Je pourrais me taire. Pour la raison que j’y suis fortement impliqué dans ce livre, et qu’il est de règle à La Quinzaine de ne pas commenter les ouvrages qui ont des rapports avec votre personne, vos activités extra-littéraires, vos amitiés. Cependant, je dirige ce journal, et je ne veux pas mettre vis-à-vis de moi l’un ou l’autre de ses collaborateurs dans le même embarras.

Il s’agit du livre de Jean-Jacques Lefrère (il n’y apparaît que comme « postfacier ») intitulé La Chasse spirituelle, avec un nom d’auteur : Arthur Rimbaud, et, en 4e de couverture, une reproduction d’une page d’écriture, vraisemblablement, de Rimbaud.

On se frotte les yeux : Jean-Jacques Lefrère aurait-il retrouvé le fameux manuscrit qui fit couler tant d’encre et donna lieu à une tonitruante affaire il y a soixante ans, à cause d’un faux qui portait ce titre ? Ou ne s’agit-il que d’appâter le lecteur ? En fait, cette Chasse spirituelle annoncée sous le nom de Rimbaud est le nom commun donné par Jean-Jacques Lefrère aux nombreux faux et pastiches qu’ont suscités les œuvres du poète. L’équivoque subsiste. Elle a été voulue par l’éditeur. On peut se demander pourquoi.

En fait, ce que raconte le « postfacier », c’est l’histoire du plus retentissant avatar de ces faux dont il a entrepris de dresser un catalogue très fourni. Quant au vrai manuscrit de cette fameuse Chasse, on n’est pas près, semble-t-il, à la différence d’autres inédits retrouvés de Rimbaud, d’en voir le jour.

J’ai joué un rôle dans cette affaire, dite de La Chasse spirituelle, dans les années cinquante. Celui du journaliste trop heureux d’annoncer, aux lecteurs du grand quotidien de l’époque dont j’étais le critique littéraire, une fameuse trouvaille : la publication en librairie d’un important inédit de Rimbaud, dont je donne des extraits, et qui, selon toute vraisemblance, aurait précédé Une saison en enfer (bien qu’on apprenne au même moment que les Illuminations sont postérieures à ce fameux adieu à la poésie). J’accompagne l’annonce d’une « Présentation », due à Pascal Pia, et d’une histoire du manuscrit par « un rimbaldien », Gabriel Gros (Maurice Saillet). Cette page spéciale de Combat fait grand bruit. Elle me vaut des applaudissements, et un coup de sifflet rageur d’André Breton qui crie au « faux ». Lire la suite

Nervermore : Lou Reed.

LOU REED - Version 2

Lou Reed à Paris : Sous le signe de la photographie et du Corbeau d’Edgar Allan Poe, un article de Yan Ceh

Lou Reed était de visite à Paris, pour présenter un livre réunissant nombre de ses photographies, “Rimes / Rhymes” (Éditions Photosynthèses). Convié à une présentation et signature du livre dans l’enceinte du Palais de Tokyo, il déstabilisa son public en exigeant un silence absolu, avant de sortir un autre livre, sans images celui-ci.

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Les centaines de personnes réunies devant la table du mythique rocker furent assez surprises. En effet, le chanteur glissa entre ses mains un recueil d’Edgar Allan Poe et lu un de ses poèmes les plus fameux : The Raven (Le Corbeau). Les connaisseurs se rappelèrent alors l’album sorti en 2003, hommage à l’auteur, véritable oeuvre conceptuelle réunissant autour de Reed, sa compagne, Laurie Anderson, mais aussi David Bowie, Anthony Hegarty (Anthony & The Johnsons) et les acteurs Steve Buscemi et Willem Dafoe. Habité par l’esprit de Poe depuis des années, Lou Reed partage une vision sombre et étrange du monde. À observer Lou Reed, on ne peut s’empêcher de penser que ce sentiment et sa passion pour Poe l’a transformé jusque dans sa propre chair. En effet, Reed est en permanence de noir vêtu, et porte avec une fragile élégance une maigreur extrême. Il est physiquement devenu ce Corbeau qu’il aime tant. Et face à un passé aussi célébré qu’encombrant pour un simple mortel, Reed a choisi l’évasion, en survolant ses propres fantômes, ses propres tombes. Nevermore.

loureed3Imprégné de littérature, c’est pourtant vers l’image que se porte aujourd’hui les préoccupations du musicien devenu un mythe contemporain par ses mots et ses chansons. Mais ce n’est pas un hasard s’il a décidé d’intituler son recueil d’images “Rimes / Rhymes”. Il y est question en effet d’élégie du quotidien, traces du réel, haïkus visuels. Bien sûr, ces photographies ne peuvent rivaliser avec une véritable démarche artistique, dans le sens ou on aborde la question aujourd’hui. Ses photographies apparaissent anecdotiques et sans esthétique particulière pour la plupart des critiques d’art. Mais l’enjeu, pour l’auteur, n’est pas là. N’ayant pas une volonté autre que de témoigner des moments de sa propre vie, on peut être séduit par la liberté d’une déambulation, d’une ballade sentimentale et mélancolique. Tel le flâneur cher à Charles Baudelaire, Lou Reed promène un spleen contemporain, capte les nuages et les ruines, les statues et les paysages, plus rarement les regards et  rares visages. Son attirance vers des environnements où la nature reprend ses droits marque un lassement, voire un dégoût pour ce qui a pourtant été sa référence pendant sa carrière musicale – la ville, et spécialement New York. Ici, point de rues, mais plutôt des espaces vierges, et à plusieurs reprises des vues d’océans dans des tonalités froides renvoyant plutôt au romantisme allemand et aux peintures de Caspar David Friedrich. Sans titres ni pagination, la liberté souffle à travers ces pages, et s’il n’est pas un artiste contemporain (statut qu’il ne cherche pas forcément), Lou Reed reste avant tout un poète.

- Lou Reed, “Rimes / Rhymes”, Éditions Photosynthèses, 2012.

Par Yan Ceh. Décembre 2012

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La Quinzaine littéraire n°1074 du 15 au 31 décembre 2012

EN PREMIER

Redécouvrir Jacques Decour, un article de JEAN-LUC TIESSET

« Ceux qui, croyant appartenir à la postérité, n’apportent à la patrie ni un acte, ni une parole, ni une larme, seront nécessairement oubliés. À leur indifférence présente répondra l’indifférence de tous les siècles à venir. Quelle résonance pourraient-ils éveiller dans l’âme des générations futures qui sauront parfaitement que leur vie, leur liberté et leur bonheur sont issus de nos combats et de nos souffrances d’aujourd’hui ? » (La Pensée libre n° 2, février 1942).

JACQUES DECOUR LA FAUNE DE LA COLLABORATION Articles 1932-1942

Réunis et présentés par Pierre Favre et Emmanuel Bluteau La Thébaïde, coll. « Au marbre », 350 p., 23 euros

LITTÉRATURE

« L’oubli est le contraire du néant », un article de SOPHIE EHRSAM

Bernard Noël signe deux ouvrages complémentaires : l’un centré sur la figure et l’œuvre de Roman Opalka, l’autre sur ce négatif invisible qu’on nomme oubli. Au croisement de tout cela, l’art, le temps, la vie.

BERNARD NOËL LE ROMAN D’UN ÊTRE, P.O.L, 216 p., 15 euros

LE LIVRE DE L’OUBLI, P.O.L, 72 p., 10 euros

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La Quinzaine littéraire n°1073 du 1er au 15 décembre 2012

(Cliquez sur ce lien pour télécharger la Quinzaine en PDF)

EN PREMIER

http://www.mollat.com/cache/Couvertures/9782070139002.jpgL’accent de Semprun, un article de NORBERT CZARNY

Dans son introduction aux Exercices de survie qui paraissent ces jours-ci, Régis Debray évoque l’accent de Semprun, sa griffe. On ne saurait mieux définir ce qui caractérise l’écriture du mémorialiste ou du conteur, de l’auteur de quelques récits ou romans inoubliables comme L’Écriture ou la vie ou Quel beau dimanche !

JORGE SEMPRUN EXERCICES DE SURVIE

Gallimard, 112 p., 11,90 euros

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ROMANS, RÉCITS

 http://www.babelio.com/couv/C_Brefs-recits-pour-une-longue-histoire_173.jpegInventorier les souvenirs, un article de SANTIAGO ARTOZQUI

Dans un genre qu’il affectionne, la nouvelle, Roger Grenier met sa plume la plus noire au service de personnages égoïstes, ironiques ou cruels, mais toujours nostalgiques de l’époque où ils avaient encore un avenir. Un regard littéraire sur l’existence et la façon dont les souvenirs modèlent la perception de ce que nous sommes.

ROGER GRENIER BREFS RÉCITS POUR UNE LONGUE HISTOIRE Nouvelles

Gallimard, 140 p., 13,90 euros

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http://p0.storage.canalblog.com/07/67/358075/77919619_o.jpgAnnées de plomb en Corée, un article de MAURICE MOURIER 

Ce n’est jamais drôle pour un pays de constituer un cas d’école. La Corée en est un. Après cinq siècles d’une royauté en butte aux convoitises chinoise puis japonaise, mais réussissant tant bien que mal à conserver son indépendance, ce pays doté d’une langue et d’une culture singulières et brillantes est colonisé par le Japon en 1910. L’occupant met aussitôt en œuvre une politique d’assimilation féroce, parvenant presque à éradiquer parler local et traditions : premier malheur, mais ce ne sera pas le seul.

PAK WANSEO HORS LES MURS

trad. du coréen par Hélène Lebrun L’Atelier des Cahiers, 443 p., 18 euros Lire la suite

La Quinzaine littéraire n°1072 – du 15 au 30 novembre 2012

 EN PREMIER

Imparfait, tonique, exemplaire, un article de ÈVE CHARRIN

Plein de défauts, exaspérant, et pourtant passionnant : drôle de livre, que ce récit autobiographique d’une existence calfeutrée. On sait que, jugé coupable du crime de blasphème pour avoir publié Les Versets sataniques, Salman Rushdie a fait depuis 1989 l’objet d’une fatwa lancée par l’ayatollah Khomeiny. On ignorait à peu près tout le reste. Comment pareille situation peut-elle s’installer dans la durée ? Comment vit-on pendant douze ans (de février 1989 à la fin 2001, la période que couvre le livre) sous protection policière ?

SALMAN RUSHDIE, JOSEPH ANTON UNE AUTOBIOGRAPHIE

trad. de l’anglais par Gérard Meudal Plon, 734 p., 24 €

 

 

 

ROMANS, RÉCITS

Demain, dès l’aube, un article de PIERRE PACHET

Dans Une femme fuyant l’annonce (qui avait obtenu le prix Médicis étranger l’an dernier), le centre du récit était cette angoisse que connaissent tant de parents israéliens dont les enfants sont à l’armée : recevoir la mauvaise nouvelle. Le livre de David Grossman était bien avancé lorsque la réalité l’a rattrapé, et qu’il a appris la mort de son fils, le dernier jour de l’opération israélienne au Liban de 2006, opération dont Grossman critiquait la prolongation.

DAVID GROSSMAN, TOMBÉ HORS DU TEMPS

trad. de l’hébreu par Emmanuel Moses Seuil, coll. « Cadre vert », 204 p., 17,50 €

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La Quinzaine littéraire n°1071 du 1er au 15 novembre 2012

EN PREMIER

Un Nobel pour la Chine, un article de MAURICE MOURIER

Seize romans traduits en français et les présentes nouvelles, la première longue comme un court roman, pour le moment dix-sept volumes : on ne peut pas dire que les éditeurs de chez nous, à l’affût de tout ce qui se vend – c’est bien naturel – n’avaient pas anticipé le Nobel d’un Chinois. D’un auteur populaire, puisqu’on peut encore l’être en Asie, où l’on continue à lire bien que le nombre des amateurs de livres y décline avec une vitesse vertigineuse, en suivant la courbe d’une civilisation de consommateurs de gadgets qui rattrape la nôtre. 

MO YAN LE VEAU

suivi du

COUREUR DE FOND

trad. du chinois par François Sastourné Seuil, 257 p., 18,50 euros

ROMANS, RÉCITS 

La malédiction de l’exil, un article d’AGNÈS VAQUIN

À en juger par son titre, Lame de fond, Linda Lê annonce un livre venu de loin, un livre de la maturité. L’histoire qu’elle raconte se développe en quatre moments : Au cœur de la nuit Aube Midi Crépuscule, autrement dit en cette sorte de journée métaphorique ou symbolique, qui a cours au théâtre et dans les romans.

LINDA LÊ LAME DE FOND

Christian Bourgois, 280 p., 17 -euros Lire la suite

Entretien avec Louise Erdrich

ROMANS, RÉCITS

Le phénix rouge

ENTRETIEN AVEC LOUISE ERDRICH*

La Quinzaine littéraire – Bonjour Louise Erdrich. Ai-je bien prononcé votre nom ?

Louise Erdrich – Ça se prononce de diverses façons, que ce soit à l’allemande ou à l’américaine. C’est un nom d’origine européenne qui a été américanisé. Sa signification est géniale : « la terre riche ».

QL – Parlez-vous l’allemand ?

L. E. – Ein bischen. J’ai une passion pour la langue ojibwé, celle du peuple de ma mère. Donc je l’étudie, ma fille est professeur d’ojibwé dans un cours d’immersion linguistique et moi, j’essaie de le faire renaître chez nous, comme d’autres l’ont fait pour le yiddish.

QL – Une partie des recettes de vos livres est versée à une association qui s’occupe de la promotion de cette culture.

L. E. – C’est une langue indigène que l’on parlait dans ma famille maternelle. Comme le yiddish, nous sommes en train de la récupérer après deux générations de déclin, à cause de l’assimilation forcée dans les internats. Nous avons une maison d’édition, Wiigwaas Press, et je suis propriétaire d’une librairie qui s’appelle Birchbark (l’écorce de bouleau). Wiigwaas veut dire « l’écorce de bouleau ». Elle publie uniquement en ojibwé parce que nous estimons qu’une langue vivante n’est viable que si elle produit sa propre littérature. Notre comité de sages crée des néologismes pour toute chose nouvelle, tel mindebonnes, « ordinateur », qui veut dire, littéralement, « le petit appareil-cerveau ».

QL – On utilisait aussi l’écorce du bouleau pour les parchemins. Cela explique-t-il le choix de ce nom ?

L. E. – C’est juste. Je pense qu’elle a été une première forme de livre en Amérique du Nord, hormis les pierres, les pétroglyphes. Elle est souple, c’est un matériau extraordinaire qui sert aussi bien pour faire des canoës, des logements ou des récipients pour la cuisine. Et des rouleaux sur lesquels on grave des lettres et des syllabes.

QL – Pratiquez-vous cette langue ? Lire la suite

La Quinzaine littéraire n°1070 du 15 au 31 octobre 2012

(Télécharger le numéro en format PDF en cliquant sur ce lien)

LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

Le travail d’une vie, un article de EMMANUÈLE SANDRON

L’écrivain et psychanalyste belge Henry Bauchau s’est éteint le 21 septembre dernier à Louveciennes à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans. Après plusieurs entreprises de vaste ampleur qui se sont soldées par un échec, l’homme d’action a cédé le pas à l’homme de l’imaginaire, et le travail de l’inconscient a occupé la seconde partie de sa vie, comme auteur et comme psychothérapeute.

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Riche terre amérindienne, un article de STEVEN SAMPSON

Peut-on décrire la terre ? Si l’auteur s’appelle Erdrich, la tâche s’impose. Quel patronyme faut-il octroyer à un personnage censé incarner tout un continent ? Pourquoi pas le prénom d’un explorateur italien du XVIe siècle ? Même s’il risque d’être un peu lourd à porter. Irene America, l’héroïne du Jeu des ombres, sera ainsi chargée d’accomplir le destin du pays de ses ancêtres, la véritable Amérique. Elle devient une figure sacrificielle, appelée à se dévoiler, à partager ses mystères les plus intimes, à la fois ceux de sa Chair et de son Verbe.

LOUISE ERDRICH LE JEU DES OMBRES

trad. de l’américain par Isabelle Reinharez Albin Michel, 272 p., 19 € Lire la suite

Mo Yan, Le supplice du santal

Le chant des supplices, un article de Isabelle Rabut

Les supplices chinois, symboles du paradoxe de la civilisation de par leur raffinement barbare, sont devenus un thème obsessionnel dans la littérature chinoise des vingt dernières années (1). Deux scènes de dépeçage et d’empalement, décrites avec une précision à la limite du supportable, constituent les morceaux de bravoure du roman de Mo Yan Le Supplice du santal (2001).

Mo Yan, Le supplice du santal trad. du Chinois par Chantal Chen-Andro Seuil

Situé dans la région natale de l’auteur, à Gaomi, province du Shandong – laquelle servait déjà de cadre à son premier ouvrage publié en France, Le Clan du sorgho -, le roman remonte plus haut dans l’histoire que les précédents livres de l’auteur, jusqu’aux dernières années du XIXe siècle : à l’époque, la dynastie des Qing tente de préserver son autorité sur le pays tout en multipliant les concessions aux étrangers qui se disputent son sol.

Yuan Shikai, que Mo Yan fait figurer parmi les protagonistes de son roman, est gouverneur du Shandong et s’entend avec les puissances étrangères pour maintenir l’ordre dans sa province en s’opposant aux Boxers (2). Dans Le Supplice du santal, c’est lui qui impose au héros, Sun Bing, ce supplice exemplaire (l’empalement avec un pieu en bois de santal), afin de le punir d’avoir attaqué des Allemands sur le chantier de la voie ferrée Qingdao-Jinan et d’avoir rejoint les Boxers. Sur cette trame historique se greffe une histoire de famille qui présente tous les ingrédients d’un conflit cornélien, sans toutefois en prendre la tournure : la fille de Sun Bing, Meiniang, est mariée au fils du bourreau chargé d’exécuter la sentence – un idiot qui vend de la viande de chien, et elle est en même temps la maîtresse du mandarin local, le sous-préfet Qian Ding, qui doit procéder à l’arrestation de son père. Lire la suite

Mo Yan, Quarante et un coups de canon

Un roman chinois à double fond, un article de Maurice Mourier

Dans une intrigante Postface, Mo Yan, traduit en France depuis 1990 (Le Clan du sorgho, Actes Sud) tient sur le roman "picaresque" (en première approximation) qui date de 2003 et que le lecteur vient d’achever, un discours contradictoire. C’est une tentative purement formelle, affirme-t-il, "la narration est le thème principal, la narration est la pensée du livre" (on pense alors au Nouveau Roman, bien que la seule référence de l’auteur soit Le Tambour de Guünter Grass). Mais en même temps, ajoute-t-il, "c’est [...] l’histoire d’un enfant qui raconte une histoire" et cet enfant "intarissable" dont la logorrhée vise à suspendre le vol du temps, eh bien ! "c’est moi" (on imagine alors une moderne confession d’un enfant du siècle, un roman d’apprentissage, de la psychologie, du naturalisme, que sais-je ?). En somme, voilà bien du mystère.

Mo Yan, Quarante et un coups de canon trad. du Chinois par Liliane Dutrait et Noël Dutrait Seuil

Et en fait le roman est bien resté de bout en bout vraiment mystérieux. Ce qu’on y distingue d’abord, c’est un double récit matérialisé par la typographie. En italique un jeune garçon, ou plutôt un adolescent, ou bien déjà un adulte (il a vingt ans quand commence le livre) mais fort immature, rend compte, dans une sorte de bavardage à visée apparemment objective, de l’entrevue qu’il est en train d’avoir avec "le grand moine Lan", maître du temple des Wutong et apparenté à Luo Lan, chef du village où habite avec sa famille le héros, Luo Xiaotong. Ce dernier ambitionne de devenir le disciple du grand moine, de se faire végétarien, d’accéder à la sainteté.

C’est dans ce but qu’il débite tout à trac sa confession, celle de ses péchés antérieurs (le texte passe alors au romain), dans une orgie verbale de déballage où il retrouve les événements et les émotions qui ont marqué ses jeunes années. Cette confession haletante est constamment interrompue par l’irruption (en italique) du récit des choses présentes, mais les signes quasi imperceptibles de l’attention, ou de l’impatience du grand moine, encore qu’il ne figure le plus souvent qu’une statue impassible et muette, relancent sans cesse la parole. Lire la suite

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