Cinéma : États Généraux

mai 12, 2008

“ Nous refusons un monde où la certitude de mourir de faim s’échange contre le risque de périr d’ennui. ”. Cette inscription sur les murs de la Sorbonne explicite mieux, dans sa concision, les raisons essentielles de la révolte estudiantine que tous les débats qu’elle a suscités.

Pour le cinéma les choses commencent le 12 mai

Réunis au bureau du syndicat, les techniciens du cinéma sont avertis de la proposition de Jean-Luc Godard qui suggère d’envahir le CNC (centre national du cinéma), geste symbolique, copié sur la prise de l’Odéon, et en signe de solidarité avec les étudiants. Mais, à cause des heurts prévisibles avec la police, le syndicat s’oppose à cet investissement et par tous les moyens avertit ses membres du danger de la manœuvre.

La plupart des personnalités cinématographiques se trouvent bloquées dans le midi, par le fait de la grève des transports et se débattent en vase clos tandis qu’à Paris le travail se poursuit non sans beaucoup de difficultés, de discussions, d’affrontements comme dans toutes les séances de toutes les assemblées et commissions nées de la révolte exemplaire des étudiants.

C’est le délire verbal, à la fois utopique et concret, des premiers jours, les oppositions classiques : anarchistes (réclamant un cinéma révolutionnaire, dégagé des structures capitalistes) et syndicalistes (affirmant qu’une grève doit, d’abord, reposer sur des revendications). Enfin le dimanche 19, à l’unanimité moins une voix, le mouvement se politise définitivement et vote la lutte pour le renversement du pouvoir. Une commission de contestation composée d’environ cent cinquante personnes établit une motion pour la suppression du CNC aux structures réactionnaires, et décide (en conséquence) que “ Son existence (celle du CNC) sa représentativité et ses règlements ne sont plus reconnus par la profession ”.

Une commission de metteurs en scène et assistants metteurs en scène souhaite alors que se créent des groupes spontanés de restructuration de l’art et de l’industrie cinématographique. Ils présenteront des projets dont l’intérêt sera discuté au cours d’une future assemblée à Suresnes.

Les grands “ ténors ” du cinéma ont, enfin, regagné Paris.

Le 28 mai, devant une assemblée de plus de 1300 professionnels du cinéma furent lus à la suite l’un de l’autre dix neuf projets de restructuration du cinéma français. C’est dire la difficulté qu’il put y avoir à choisir les deux projets que l’on avait prévu, initialement, de retenir, et la difficulté que purent éprouver les assistants, même très attentifs, à élucider pour eux mêmes le contenu de ces propositions qu’il eût fallu pouvoir examiner, discuter, contester ou approuver dans le calme, après un temps normal de réflexion.

Devant l’impossibilité de réunir l’unanimité sur deux projets (encore que beaucoup se recoupassent) on en arriva enfin au choix moins limité de quatre projets : les n°, 16, 13, 19 et 4. Ils allaient susciter des journées passionnées. Le projet 16 (présenté par Louis Malle et appelé projet des metteurs en scène) trahissait deux tendances, celle des “ vieux cahiers du cinéma ” avec Doniol-Valcroze, Rivette, Malle, Kast et Jean Daniel Pollet, sur lesquels étaient branchés des metteurs en scène de “ contrôle ” tels que Vadim, Joffé, Le Chanois, et, pour la liaison entre les deux, Alain Resnais.

LE SECOND PROJET

Le second projet, le n° 13, rapporteur P. Lhomme, appelé projet du syndicat préconisait :

1. Coexistence secteur public — secteur privé (mais minoritaire).

2. La libre circulation des techniciens.

3. L’abolition du système actuel de distribution remplacé par des messageries.

Ce projet, peu révolutionnaire, en soi, laissait la voie ouverte à de nombreuses possibilités proposées dans d’autres projets.

Le projet 19, rapporté par Enrico, dit projet Lelouche, dont l’organigramme supposait une “ maison de cinéma ” apparut à beaucoup comme l’image de la “ maison du cinéma ” à sigle Lelouch. A ce titre ce projet fut accusé d’être néo capitaliste et favorable aux “ chapelles ” cinématographiques. Il fut violemment attaqué.

Malgré sa teneur utopique, admise par ceux qui l’élaborèrent, le projet n° 4 fut examiné pour son contenu provocateur, après tout le plus proche de l’esprit de la révolution estudiantine.

Présenté par Thierry Derocles, soutenu par Chabrol et de très jeunes cinéastes, il proposait, dans le cadre d’un office regroupant cinéma et télévision à l’échelle nationale :

1. L’accès gratuit à ses spectacles. 2. La décentralisation véritable de la culture.

3. La possibilité pour tous de devenir professionnels.

Et ce, en réclamant pour la production cinématographique une participation de tout le pays qui, à l’échelle de cent francs par cinq habitants, donnerait à l’office un milliard de francs, “ somme dépassant largement le financement dévolu actuellement au cinéma français ” et faisant ainsi les spectateurs “ producteurs ” des films qu’ils seraient appelés à voir.

A la fin de cette Assemblée des États généraux qui dura jusqu’à six heures du matin, une commission unique était créée. Les projets 16 et 13 fusionnaient et demeuraient en face du projet 19.

Mais j’en reviens à ce projet unique, mort né, qui risquait de provoquer l’effondrement des États généraux du cinéma français. Amalgame de tendances, ne reposant pas sur des bases concrètes, il fut l’objet, dans une commission composée d’une soixantaine de professionnels, d’un remaniement qui aboutit à une Charte comprenant six points de principe et le maintien de la grève. Ces six points sont :

LE PROJET UNIQUE

1. Supprimer les monopoles et créer un organisme national de distribution permettant la perception des droits de production à la base (dans les salles).

2. Création d’un organisme national englobant tous les moyens techniques audio visuels.

3. Suppression de la censure.

4. Création d’une école unique audiovisuelle dans le cadre des structures nouvelles de l’Éducation nationale autogérée.

5. Formation de groupes de production autogérés.

6. Relation très serrée entre télévision et cinéma dans le cadre d’une télévision autonome et autogérée.

Sur cette demi victoire il est trop tôt pour porter un jugement de fond, ni même pour conclure si des réformes profondes aboutiront.

par Anne Capelle


Théâtre et révolution

mai 12, 2008

Nous ne connaissons pas encore le bilan des Etats Généraux du théâtre, qui se sont tenus, par petits paquets, à la fois à Lyon, pour les gens de théâtre du “ secteur public ”, et dans différentes salles de Paris, pour les autres. Mais on peut, à priori, formuler quelques souhaits et propositions. D’abord, cette révolution dont la France vient d’esquisser le modèle aux yeux de l’Europe interloquée et dont elle a achevé seulement la première phase, il faut que le théâtre, désormais, la serve. On ne peut plus concevoir le rôle du théâtre que dans une perspective politique et révolutionnaire. Dans une nation réveillée, qui enfin se politise, et où la parole est libérée, le théâtre doit sortir de ses salles closes, qui tiennent du temple, du club, et du bordel. Il doit descendre sur les places, dans les cortèges, dans les meetings ; il doit descendre dans la rue ; ou plutôt il doit en naître : lié à l’événement, à l’histoire qui se fait, commentaire lyrique ou critique de l’actualité, il doit être capable de constituer des fables et des images, des récits et des caricatures, qui puissent éclairer, donner à voir et à comprendre, dénoncer, exciter, célébrer : théâtre de cirque, de parade, de guignol, et de création collective.

Il est dommage qu’on n’ait pu voir que quelques jours, à Aubervilliers, la troupe du “ Bread and Puppet Theater ”, de New York, qui fut la révélation du Festival de Nancy. Avec tambour et trompette, usant essentiellement de masques et de gigantesques mannequins de deux ou trois mètres de haut, cette troupe joue dans les défilés et manifestations pour la paix, et dans les quartiers populaires de New York, mettant en images critiques le “ Discours de Johnson sur l’état de l’Union ”, par exemple, ou l’itinéraire funèbre du soldat américain au Vietnam, dans le style direct, simple, et saisissant, de fables pour enfants, pour le monde infantile qui est le nôtre.

Je pense aussi, comme référence possible, à l’expérience tentée en Italie par une troupe itinérante de théâtre politique et prolétarien, le “ Groupe M.K.S. ”, qui se propose de présenter des spectacles, conçus collectivement, dans des versions successives et toujours modifiables, sur un matériau constitué par des enquêtes menées en commun par des étudiants, acteurs et ouvriers, à partir des aspects de la réalité économique et sociale qui mettent en lumière les contradictions de la société capitaliste ; ils ont ainsi travaillé sur la banlieue industrielle de Venise, (dans des usines de matière plastique pour le napalm) et en Emilie, sur les luttes ouvrières avec la police qui firent plusieurs morts. Comme le dit Max Frisch, qui participe à l’expérience, il s’agit de réfuter le contenu et les formes d’une culture qui a été forgée par une couche de la société étrangère au prolétariat, et de faire naître directement le théâtre d’un public nouveau et ouvrier, façonnant sa conscience dans une œuvre qui naît de la matière même de sa propre existence sociale.

C’est aussi la conscience du comédien, qui doit être modifiée, et qui le sera, dans un théâtre ainsi conçu. Le comédien, rendu à sa dignité double de travailleur et de citoyen, sera enfin un homme, et non plus l’enfant mineur, irresponsable et aliéné, la cocotte entretenue, le gigolo, minable ou couvert d’or, d’une société qui a fait de lui à la fois son historien et son idole, c’est à dire toujours un objet, une victime, et finalement un néant, une pure image, comme le dit si bien Kean, l’acteur, par la bouche de Sartre.

C’est aussi nous autres critiques, qui devrons changer de peau, voyant désormais inutile l’absurde office qui fait de nous, sur le marché du théâtre, des agents publicitaires essentiellement destinés à rameuter des clients. Faire gagner de l’argent, ou en faire perdre, voilà, finalement, notre rôle. Et c’est pourquoi le rapport qu’entretiennent avec nous les gens de théâtre est un absurde rapport de crainte et de flagornerie : on a peur des petits juges mandarins que nous sommes, parés des oripeaux d’une culture vétuste ou inexistante, ces petits juges dont, souvent, l’incompétence navrante peut, à bon droit, indigner des hommes de théâtre que la règle du jeu boursier soumet pourtant à nos sentences risibles.

Dans un théâtre arraché au circuit commercial, à la société mercantile dans un théâtre redevenu institution d’État — gratuite cela va de soi, ou quasiment — le critique deviendra le collaborateur des gens de théâtre, tenu d’être instruit et compétent (il y aura des études conçues à cet effet) : il travaillera, avec les acteurs, à l’élaboration du spectacle, il informera le public, dialoguera avec lui, et, le spectacle achevé, le critiquera dans un exercice enfin désintéressé, en commun avec ce public et avec ces acteurs. D’ici là, nous continuerons peut être notre office de Trissotins faisant le beau avec des phrases et cherchant le brio dans la méchanceté, mais au moins nous ne pourrons plus nous regarder sans rire.

Tract distribué le soir où l’Odéon était occupé.

L’IMAGINATION PREND LE POUVOIR

La lutte révolutionnaire des travailleurs et des étudiants qui est née dans la rue s’étend maintenant aux lieux de travail et aux pseudo valeurs de la société de consommation.

Hier Sud Aviation à NANTES, aujourd’hui le théâtre dit “ DE FRANCE ” : I’ODEON.

Le théâtre, le cinéma, la peinture, la littérature etc. sont devenus des industries accaparées par une “ élite ” dans un but d’aliénation et de mercantilisme.

Sabotez l’industrie culturelle.

Occupez et détruisez les institutions. Réinventez la vie.

L’ART C’EST VOUS !
LA REVOLUTION C’EST VOUS !
ENTREE LIBRE

à l’ex théâtre de France, à partir d’aujourd’hui.

C.A.R.

par Gilles Sandier


En Sorbonne

mai 12, 2008

La caractéristique la plus frappante du mouvement de mai 68 est de crever, de traverser les schémas, de faire éclater les modèles politiques, économiques, sociaux, culturels, où l’on tente de l’enfermer. Son extraordinaire résonance internationale — il frappe à Madrid comme à Belgrade, à Tokyo comme à Washington, à Berlin comme à Milan, sans s’inquiéter de la nature des régimes ou des équilibres sociaux — et son impact dans des couches sociales tenues jusqu’à présent pour “ quantité négligée ” et victimes d’un véritable “ refoulement ” social — ouvriers immigrés, jeunes chômeurs, blousons noirs — indiquent que le mouvement s’alimente aux sources les plus profondes de la personne, à une énergie de vie que cernent le mieux les termes de spontanéité, liberté, gratuité, créativité, bref, la notion de Jeu, comme essai et déploiement de tous les possibles d’un individu, comme ouverture indéfinie, élan perpétuel, affirmation plénière et joyeuse de soi qui rend insupportables tous les cadres et tous les rôles préétablis.

Ainsi comprend-on mieux le style des barricades et des manifestations, la parole, non pas figée dans ses formes contraintes mais jaillissant — avec quelle surprenante aisance, quelle grâce, souvent — comme le dynamisme même, la modulation de l’intimité individuelle. L’une des réussites peut être les plus fécondes du mouvement de mai 68 est d’avoir arraché la parole au pouvoir gaulliste et à ses oppositions officielles, et de l’avoir rendue, distribuée à tous ; le régime connaissait son apogée dans la cérémonie sacrée qu’était l’allocution du général, elle-même ramassant toute sa substance dans un mot fétiche, jetée en pâture à la presse complice et aux foules médusées ; brusquement, tous ces discours sonnent creux, sonnent faux, même lorsqu’ils se détachent sur fond de crosses et de gâchettes. Comme le pouvoir, la parole est “ dans la rue ”, c’est a dire dans les amphis, les usines, les magasins, les bureaux, les lieux de travail ; il ne sera sans doute plus possible de la reprendre, de la “ récupérer ”.

Le Jeu révolutionnaire de mai 68 n’a pas été seulement révélation des masques et mascarades, de la “ chienlit ” du pouvoir et de ses oppositions, il n’a pas simplement crevé les effigies solennelles — ministres, politiciens, professeurs, patrons, maîtres et chefs en tous genres ; il a été, il est toujours, en même temps qu’une réalité humaine, politique, culturelle, pleine et homogène, un apprentissage des figures nouvelles, souvent imprévisibles, sur lesquelles le mouvement a des chances de déboucher, qu’il est précisément en train d’élaborer, d’essayer, comme on dit d’un enfant qu’il “ essaye ” ses muscles et ses sens et ses synapses — essai, jeu, exercice, qui n’ont rien à voir avec l’amusement facile et imitatif (celui justement auquel se livrent les gaullistes lorsqu’enfermés dans leurs voitures, comme tous les weekendards, ils klaxonnent sur le rythme d’ “ Algérie française ! ”), mais qui sont l’expression même de la maturation, du développement, de la vie.

Ce bouillonnement de vie, la Sorbonne en offre une merveilleuse illustration ; elle écrase le capitalisme sur son propre terrain, sur ses propres prétentions — à l’efficacité, au rendement, à la productivité. Hier encore, énorme organisme grabataire et bouffi, elle est devenue un organisme vivant, agile, alerte, travaillant à plein temps, nuit et jour, multipliant les services et les circuits : les amphis n’ont jamais connu public aussi nombreux, enthousiaste, délirant, créateur ; les murs se couvrent d’affiches, de proclamations, de manifestes, de graffiti, et parfois de fresques vraiment informelles peinturlurées à la hâte ; de tableaux et de poèmes ; on a installé une infirmerie, qui a soigné des centaines de blessés ; une crèche, au troisième étage, a été aménagée, les nourrissons et les enfants y passent des heures exquises ; un service de presse édite un bulletin d’information et reçoit les journalistes ; un peu partout, on mange, on dort, on boit, on imprime des tracts ; on trouve même le temps de flâner et de méditer au soleil ; un immense piano à queue, au pied de la chapelle, domine la cour transformée en kermesse politique.

Il est important de noter que c’est un mouvement international qui organisa la manifestation pour le Vietnam à Berlin, avec Rudi Dutschke, qui fut le point de départ de toute l’agitation étudiante en Europe.

Le mouvement de mai 1968 ne reconnaît aucun “ maître à penser ”, comme on dit, et n’en cherche aucun. Si le nom d’Herbert Marcuse, qui fit il y a quelques années une série de cours à l’École des Hautes Études, devant un auditoire qui ne dépassa jamais dix personnes, a été prononce, il était inconnu de la presque totalité des étudiants. C’est moins des hommes que des situations globales qui ont inspiré le mouvement, et les deux plus importantes sont le Vietnam et Cuba. Il est utile de rappeler que le Mouvement du 22 mars, qui a joué un rôle déterminant, doit son nom à la journée du 22 mars, au cours de laquelle une centaine d’étudiants de Nanterre occupèrent un amphithéâtre pour protester contre l’arrestation de militants des Comités vietnamiens ; et le premier amphi baptisé par les étudiants révolutionnaires s’appelait amphi , . Les manifestations les plus importantes, qui précédèrent les journées de mai, se déroulaient sur le thème du Vietnam, et les militants scandaient leur marche sur un rythme d’allégresse avec les noms de “ Ho Chi Minh, oh oh ” et “ Guevara, che che ”.

Et il est significatif, que son porte-parole soit l’Allemand Cohn Bendit, faisant faire à la France en quelques jours un bond de plusieurs années. Cohn Bendit donne à la révolution un rythme de ballet ; il n’est jamais là où on l’attend (par exemple la conférence de presse à la Sorbonne), toujours là où on ne l’attend pas (dernier défilé de l’UNEF, le 31 mai), il nargue les autorités, bondit par dessus les frontières (“ les frontières, on s’en fout ! ”), terrorise tous les “ assis ”, refuse d’entrer dans le rôle de vedette ou de leader qu’on lui tend de tous côtés. Sa force et la raison profonde de son harmonie avec le mouvement, c’est qu’il ne tient pas de place, qu’il est animation pure ; sa présence n’est pas celle d’une opacité exclusive des autres, elle dessine au contraire un espace ouvert et libre où l’autre se sent advenir ; son volontarisme est source de spontanéité, préserve et associe la volonté des quelques milliers d’étudiants révolutionnaires qui sont les créatures véritables du mouvement.

La Révolution est une fête proclame une affiche manuscrite sur les murs de la Sorbonne. Elle surgit, de fait, dans une société de l’ennui, une société sans fête véritable, dans un paysage social d’objets trafiqués, dans un paysage politique encombré de potiches et de fantômes, dans un paysage culturel fourmillant de zombies ; aussi la résurgence des courants libertaires, si caractéristique du mouvement, doit être perçue dans une perspective nouvelle : ils expriment à la fois la revendication traditionnelle des “ laissés pour compte ”, de tous ceux dont l’avenir économico social est bouché, et aussi le besoin nouveau, typiquement moderne, d’échapper à la contrainte et à l’envahissement des objets. Ainsi a pu s’opérer la rencontre fructueuse entre les étudiants les plus lucides et les éléments les plus démunis, jeunes ouvriers, chômeurs, et dans la Sorbonne en fête, véritable alma mater, authentique matrice, tandis que les étudiants et quelques professeurs, dans les salles discrètes des Comités d’action, dessinent le nouveau visage de l’Université.

Il faut pourtant compter avec les trouble fête, avec tous ceux qui ne connaissent d’autre flamme, d’autre feu, que celui qui surgit d’un tombeau, tous ceux qui ont partie liée avec la mauvaise mort.

par Roger Dadoun


Naissance de l’Union des Écrivains

mai 12, 2008

Le 21 mai 1968, à 11 heures, un groupe d’écrivains conduits par Michel Butor, Nathalie Sarraute et Jean Pierre Faye occupe les locaux de la Société des Gens de Lettres et décide d’y créer une Union des écrivains qui sera vraiment représentative de la littérature vivante. Constitués en bureau provisoire, les occupants lancent un appel qui recueille aussitôt de nombreuses signatures. Le 28 mai, la première assemblée générale de l’Union se réunit à l’hôtel de Massa. Des étudiants, des traducteurs, des militants syndicaux y assistent. L’assemblée adopte, après trois heures de débat, une déclaration définissant les règles de fonctionnement et le programme minimum de l’Union.

Entre ces deux dates, une semaine fertile en coups de théâtre : dans l’hôtel de Massa envahi par des groupes successifs, on discute jour et nuit.

Mais aucune décision claire ne sort de ces palabres. Finalement, les rescapés du premier commando reprennent peu à peu le contrôle des locaux et organisent, sous leur seule responsabilité, une occupation constante, mais réduite, à laquelle la SGL se résigne comme à un moindre mal.

Deux tentations contradictoires s’offraient à nous, aussi dangereuses, finalement, l’une que l’autre. La première consistait à faire de l’hôtel de Massa un second Odéon. Il fallait l’écarter, non parce qu’elle courrouçait les dignitaires de la SGL, mais parce qu’elle allait contre notre objectif initial, qui était de tirer les écrivains de leur isolement traditionnel pour leur proposer un travail en commun. Nous sommes aussi sensibles que quiconque aux charmes du folklore, mais nous ne confondons pas la contestation de l’ordre établi avec la foire permanente. A cet égard, le “ Happening ” qui s’est déroulé pendant trois ou quatre jours à l’hôtel de Massa a eu au moins l’utilité d’une démonstration négative. S’il s’était poursuivi, nous étions, sous couvert d’“ agitation ”, condamnés en fait à la paralysie.

L’autre tentation était d’installer, à côté de la SGL, une organisation parallèle et rivale qui l’eût, peu à peu, supplantée. Il fallait l’écarter aussi, parce que nous ne croyons pas aux vertus du corporatisme. Nous ne méconnaissons pas l’importance des revendications matérielles que la SGL défend depuis des années avec plus ou moins de bonheur. Mais pour nous, l’amélioration du sort de l’écrivain passe d’abord par une révision de son statut ; la discussion sur les droits d’auteur, les allocations familiales, ou les retraites, n’a d’intérêt que si elle s’insère dans une réflexion générale sur les conditions d’exercice de l’activité littéraire dans la société actuelle et sur la nécessaire transformation de cette société.

Aussi laisserons nous la SGL s’acquitter de tâches administratives qui ne nous intéressent pas au premier chef. Notre action se situe sur un autre plan. Nous voulons grouper ceux des écrivains, et en particulier les plus jeunes, qui ont conscience que la littérature, aujourd’hui, ne peut plus être une simple distraction ou un simple ornement, et qui se refusent, d’autre part, à la considérer comme un destin solitaire, une activité précieuse et maudite. Nous leur proposons de réfléchir ensemble, comme le font déjà, chacun dans leur domaine, les cinéastes, les comédiens ou les architectes, sur les moyens de changer en profondeur l’ordre littéraire établi.

Ce travail critique, c’est à eux de l’entreprendre d’abord. Mais il est clair que, pour le mener à bien, les écrivains devront y associer tous ceux qui, de près ou de loin, sont intéressés à la production littéraire, à commencer par les étudiants et les travailleurs du livre. Nous avons d’ailleurs tenu à ce que celle-ci soit possible, préférant — au moins dans un premier temps — les risques du désordre aux inconvénients de l’“ appareil ”. La réussite de l’Union se jugera à son fonctionnement non moins qu’aux résolutions qu’elle adoptera.

Certains se sont tenus ou se tiennent encore à l’écart, estimant qu’il y a, dans les circonstances présentes, des tâches plus urgentes que de discuter du sort de l’écrivain. Nous le reconnaissons volontiers. Aussi bien ce travail à long terme n’exclut il nullement, dans notre esprit, la participation active à la lutte politique que mènent les étudiants et les travailleurs. Il s’agit là de deux entreprises complémentaires et non rivales, comme le prouvent les motions adoptées par l’Union dès les premières heures de son existence et la position politique sans équivoque qu’elle a définie à l’égard du régime.

D’autres enfin — les écrivains de “ Tel quel ” — auraient souhaité nous voir adopter une “ plate-forme ” plus précise. Mais il nous a paru contraire à l’esprit même du mouvement qui nous a réunis de vouloir imposer dès le début à l’Union un programme dont les termes auraient été soit faussement rigoureux, soit exagérément limitatifs. Nous pensons qu’à l’intérieur du cadre que nous nous sommes fixé la discussion doit rester très libre. Il appartiendra aux participants de préciser peu à peu, à mesure que progressera leur réflexion commune, les options théoriques qu’elle implique. Ceux qui jugeront ces options inacceptables s’élimineront d’eux-mêmes.

Une précision pour conclure : l’hôtel de Massa est pour nous un lieu à la fois symbolique et commode. Nous sommes décidés à défendre cette tête de pont. Mais l’important, finalement, n’est pas le lieu : l’important est que l’Union des écrivains existe, et surtout qu’elle travaille. Le travail a commencé depuis le 28 mai. Il se développe de façon très encourageante. A l’hôtel de Massa ou ailleurs, on peut être sûr qu’il se poursuivra.

Bernard Pingaud


Fonctionnement des Comités d’action

mai 12, 2008

Pour sentir battre le cœur de la révolution, pour la comprendre, en saisir les caractères et les objectifs, il faut participer à un Comité d’action. Il en est des centaines qui, bien qu’ils se soient formés spontanément, fonctionnent néanmoins de façon voisine à la Sorbonne, au Centre National de la Recherche Scientifique, etc.

Voici un comité constitué pour la “ liberté de la recherche ”. A condition d’appartenir à l’institution qui l’abrite, chacun peut y entrer et participer aux discussions autant qu’il le désire et à chaque réunion du comité, ici quotidienne. A l’issue de chaque réunion, des constatations sont enregistrées, des témoignages et des informations recueillies ; et puis des vœux s’expriment et se discutent, par exemple sur les modalités qui président à la distribution des crédits de recherche. On se sépare et, chaque soir avant de se quitter, deux représentants de ce Comité d’action, élus par les présents, se rendent à un Comité de coordination, qui regroupe les délégués de tous les Comités d’action d’une institution.

Ainsi, il y a actuellement une demi douzaine de Comités d’action à l’ École Pratique des Hautes Études (sur les rapports enseignants/enseignés, sur le fonctionnement de l’école, etc.), et une douzaine de délégués se retrouvent chaque soir au Comité de coordination. Ce ne doit pas être les mêmes chaque soir car chacun ne peut pas (ou ne veut pas) assister chaque jour au même Comité d’action et, par principe, on veut éviter la bureaucratisation par de petits groupes. Ce Comité de coordination collabore avec un Comité de l’Assemblée générale, qui prépare l’ordre du jour des sessions en accord avec les conclusions du Comité de coordination. A ce stade intervient également le Comité d’action politique, qui est un Comité d’action comme les autres mais qui, naturellement, oriente la politique de l’Assemblée chaque fois que la conjoncture fait passer la décision ou l’action politiques avant les problèmes proprement corporatifs. Ainsi propose t il de manifester ou de ne pas manifester à l’appel de telle organisation. La décision appartient à l’Assemblée générale “ souveraine ” qui renvoie la tâche d’étudier les modalités pratiques à un autre Comité d’action, celui ci particulier et éphémère. A la base de l’institution se constituent les Comités de gestion (pour les laboratoires ou les instituts de recherche). Leurs deux délégués se tiennent en liaison avec un Comité de coordination qui se chargera d’en faire reconnaître la légitimité par l’Assemblée générale.

Tel est le schéma qui se dessine avec, à son sommet, un Comité général des Comités d’action regroupant les délégués de tous les groupes sociaux qui se sont placés en situation révolutionnaire.

Naturellement, en marge de ce fonctionnement “ idéal ”, merveilleusement démocratique, mobile, antibureaucratique et novateur, il y a des groupes initiateurs qui, manifestement, animent le mouvement, orientent le processus de développement et lui impriment son orientation spécifique. Ils ne s’en cachent pas. Ils sont jeunes, dynamiques, vigilants mais nullement sectaires et, s’ils ne donnent pas toujours l’impression de savoir où ils vont, il est sur qu’ils savent ce qu’ils veulent et surtout qu’il est certaines procédures qu’ils rejettent. Ainsi, ressuscitant l’esprit des partis politiques et des syndicats bureaucratisés dont beaucoup ont du faire l’apprentissage, tous leurs gestes attestent que leur conception de l’organisation, sans participer en rien à l’anarchisme, est néanmoins décentralisatrice et antitotalitaire.

Sans doute, ils obéissent à des orientations centrales, centralisées peut être, mais leur “ terrorisme ” reste verbal et il refuse, par principe, de prendre une forme institutionnalisée ou de se constituer en groupes de pression. Ses membres agissent individuellement comme ferments dans chaque comité d’action, mais bientôt les institutions qu’ils ont suscitées les absorbent à moins qu’ils n’aient réussi à grossir leur propre base et que, leur “ groupuscule ” s’étant développé, ils puissent essaimer et être présentés dans chaque Comité d’action, chaque Comité de gestion, etc.

Subjuguée, conquise ou saisie de nausée, la “ base ” a assisté à une remise en question absolue des situations acquises, de tous les statuts, des hiérarchies, de toutes les valeurs et grades, de tous les rôles et de la validité des anciennes relations d’homme à homme. Si l’on se rappelle qu’à la Sorbonne, cette “ base ” comprend les étudiants mais aussi les maîtres éminents, de renommée internationale qui, lorsqu’ils participent à ces assemblées tumultueuses doivent se dépouiller de leur fonction ou de leur statut pour devenir, chez eux dans leur royaume, des simples citoyens qui ne disposent pas d’un temps de parole plus grand que leurs étudiants ou leurs assistants, on imagine que la métamorphose est difficile et que beaucoup sont incapables d’opérer spontanément l’adaptation nécessaire.

Il est vrai que porteurs mystérieux d’une pensée maîtresse et jouissant la veille encore d’un prestige intellectuel sans partage, certains d’entre eux voient, brutalement, que le charme est rompu et que l’autorité a échappé dans le tourbillon de ces journées de mai. Pressentant l’avenir, ils ne participaient pas à l’allégresse générale, et, leur rôle terminé, beaucoup se sont réfugiés dans l’exil du temps passé, désormais oublié, d’acteurs devenus spectateurs, derniers témoins d’un monde mental disparu.

Un des faits étonnants que révèlent les discussions passionnées au sein des comités d’action, c’est la résurrection de l’idéologie. On la croyait définitivement déconsidérée : en réalité, elle avait trouvé asile dans une autre société, isolée de celle des maîtres, des partis politiques ou syndicats qui enseignent à vivre et à penser, à diriger ou à se révolter : la jeunesse. Celle-ci a recueilli l’idéologie dans le ruisseau et, paradoxalement, elle en a ressuscité la raison d’être, qui n’est pas de “ relire Marx ” ou Bakounine, mais d’agir.

L’orientation et les buts du mouvement de mai 1968 appartiennent sans doute à la tradition de toutes les révolutions ; mais les journées de mai ont une spécificité qui, à l’échelon des Comités d’action ou de telle ou telle assemblée générale évoque irrésistiblement des expériences passées. Et d’abord l’Algérie des années 19.50 ou l’Européen ignorait et méprisait l’Arabe, comme en 1968 la société adulte ignorait et méprisait la jeunesse. Deux mondes qui vivaient ensemble en s’ignorant absolument. Pas un seul Européen, en 1950, ne lisait les journaux musulmans d’Algérie (pourtant écrits en langue française), ignorant ainsi toutes les raisons de se révolter d’une population opprimée ; de la même façon, il n’était pas un seul “ adulte ” penseur ou non, qui ait lu la presse des jeunes, les publications révolutionnaires, ignorant de la même façon que les Européens d’Algérie ceux qui contestaient le fonctionnement de la société.

C’est encore l’Algérie (mais aussi la Russie de 1917) que les événements rappellent, tant s’affirme à chaque intervention des orateurs le désir de briser, dans l’entreprise ou l’institution, le rapport gouvernants — gouvernés et le souci de rétablir une nouvelle relation des liens d’homme à homme. Messali Hadj déclarait en 1 950 : “ Que m’importe que tu mettes l’eau courante dans ma maison si ma maison n’est pas à moi ”. Aujourd’hui, la volonté d’autogestion traduit les mêmes aspirations. En 1917 comme en 1968, rejetant instinctivement le système représentatif les étudiants et les ouvriers commencent à le mettre en cause. Pour les citoyens de la nouvelle Cité, le problème n’est pas d’être mieux gouverné ou de choisir une autre façon de l’être, mais de se gouverner soi même. Toute délégation de pouvoirs est marquée d’opprobre, toute autorité insupportable.

Notre société est bloquée par l’oppression des individus chefs (de famille, d’État, d’entreprise, d’institution, etc.) par celle des maîtres à penser, par celle des églises, partis, syndicats et par l’oppression anonyme de la loi, de la mode, du progrès, de l’opinion ou du gadget. Sa révolte explose, mettant en question par une contestation absolue, non pas seulement le fonctionnement de notre société, mais notre culture.

par Marc Ferro


Une psychiatrie rénovée

mai 12, 2008

Aux Commissions de psychiatrie, de psychanalyse et de sciences humaines, les étudiants travaillent à l’élaboration d’une charte pour une psychiatrie rénovée. Le but est de renouveler dans sa forme et son esprit un enseignement médical qui jusqu’à nos jours ne préparait en rien le candidat à son métier de psychiatre. Est exigée la réduction d’un enseignement mécaniste, biochimique, médical au profit de l’introduction de la philosophie, de la logique, de la linguistique, et, en général des sciences humaines. Le droit à la culture se trouve ainsi implicitement revendiqué.

Sur le plan hospitalier, les options sont tout aussi clairement définies : c’est l’hôpital qui doit devenir le lieu d’une véritable formation à un enseignement critique. C’est au sein d’équipes soignantes que doit s’établir une sorte de contestation permanente de soi et du système dans lequel chacun se trouve impliqué. Ce que l’étudiant refuse c’est un savoir prédigéré fondé sur un système autoritaire. Ce qui se trouve du même coup remis en cause, ce sont les fondements de la psychiatrie classique. Au classement systématique d’entités nosologiques, l’étudiant veut substituer l’étude du sujet qui parle (de ce sujet qui justement disparaît dans les classifications).

En cela, d’ailleurs, on ne fait en France que rejoindre les préoccupations qui animent à l’étranger une avant garde psychiatrique. Des perspectives hardies ont déjà été ouvertes en Angleterre. A Paris, en octobre 1967, Cooper et Laing, psychiatre et psychanalyste anglais avaient fait scandale pour avoir osé affirmer que l’étiquette nosographique servait à cacher nos ignorances. Devant un auditoire médusé Cooper s’exprimait alors en ces termes :

“ Nos travaux nous ont permis de mettre en évidence ceci : ceux qui sont admis en hôpital psychiatrique, le sont non tant parce qu’ils sont malades, que parce qu’ils protestent de manière plus ou moins adéquate contre l’ordre social ; le système social dans lequel ils sont pris vient ainsi renforcer les méfaits produits par le système familial dans lequel ils ont grandi.

Cette autonomie qu’ils cherchent à affirmer à l’égard d’une microsociété joue comme révélateur d’une aliénation massive exercée par la société toute entière. ”

Sept mois plus tard, les barricades du quartier Latin ébranlent l’édifice de la psychiatrie française : “ il est interdit d’interdire… ” Se trouve dévoilée la nature d’un système qui avait pour fonction de perpétuer toutes les formes d’obscurantisme, de maintenir le candidat dans la capture imaginaire de l’objectivité dite scientifique.

Si la psychiatrie française semble vouloir s’engager aujourd’hui sur les rails révolutionnaires, il n’en est pas de même de la psychanalyse. Sur ce plan, les étudiants sont encore embarrassés ; ils n’ont pas eu le temps d’opérer une sorte de démystification du personnage de l’analyste. Lorsque les futurs “ nouveaux maîtres ” en chaire de psychanalyse leur lancent ce très curieux avertissement : “ la théorie, ça ne vous regarde pas !.. ” ils croient ne devoir s’en tenir qu’aux seules revendications matérielles. Toute réflexion psychanalytique s’en trouve du même coup aplatie, la contestation en psychanalyse prend l’aspect d’un tabou. L’étudiant pour peu qu’il soit d’une certaine École analytique se sent piégé puisque son psychanalyste tel un confesseur, lui interdit la critique.

Si le futur psychiatre dénonce à juste titre le piège qu’il y a pour un médecin à se référer pour l’appréciation d’une situation au seul critère d’adaptation (adaptation à quelle société ?), le futur psychanalyste est autrement plus embarrassé : il a du mal comme “ révolutionnaire ” à se situer dans le système conformiste qui est celui de son École analytique. Sur quoi, débouche un système psychanalytique qui se réfère à une idéologie d’un “ moi ” dit “ fort ” et autonome ? Sur quoi, si ce n’est ces paroles d’un de ses représentants, paroles rappelées dans le n• 1 de Scilicet :

“ Ce pourquoi je n’attaquerai jamais les formes instituées c’est qu’elles m’assurent sans problème d’une routine qui fait mon confort ”.

L’apport de Lacan est cependant resté lettre morte à la Faculté de Médecine. Si les instituteurs le connaissent depuis 1936, si les normaliens ont intégré l’étude de sa doctrine dans leurs recherches, les futurs médecins analystes passent l’essentiel de leur formation à se défendre contre… une lecture mise à l’index. S’il est interdit d’interdire Lacan, il est pour le moins recommandé de ne point le fréquenter. Le “ révolutionnaire ” est prié de substituer au système logique lacanien (système qui ébranle la certitude selon laquelle “ moi je suis moi ” et fait jaillir la somme de méconnaissance cachée dans le confort narcissique du “ moi ” fort) un humanisme pédagogisant.

Dans cette perspective, le médecin est invité comme religieux à prendre la place de l’ex psychiatre policier. Les Jungiens ne viennent ils pas nous rappeler l’existence de l’âme ? Le marxiste athée, dans le domaine de la psychanalyse, se trouve ainsi bizarrement écartelé entre l’influence d’un style psychiatrico analytique moralisateur ou adaptatif (ne fais pas pipi au lit, ne ronge pas tes ongles, sois autonome et fort à mon image…) et l’appel à la bonté par le prédicateur, défenseur de la notion spirituelle de “ souffrance humaine ”. La théorie de Lacan installant une référence à la structure et à la subversion du sujet à la place de toute idéologie suscite dans ce milieu médical une inquiétude.

L’histoire nous dira qui, des philosophes ou des médecins, s’opposera à l’anéantissement de l’héritage de Freud, héritage contenu dans ces mots : “ je leur apporte la peste ”. C’est son caractère de scandale que nous avons à maintenir à la psychanalyse à fin de garder à sa théorie tout son mordant. Le scandale ne s’accommode pas d’une carrière universitaire ou médicale traditionnelle.

Si dans l’Université de demain, une place doit être faite à la psychanalyse, c’est non dans l’occupation d’un poste de “ patron ”, mais dans le travail besogneux au sein d’une équipe médicale. L’étudiant a besoin non tant de recevoir un nouveau savoir, que d’être remanié dans son rapport au savoir et à la vérité.

par Maud Mannoni.


Chez les scientifiques

mai 12, 2008

Il ne peut y avoir recherche scientifique et par conséquent enseignement des sciences, sans liberté de l’esprit. Mais chacun sait qu’il y a mille entraves à cette liberté là comme aux autres. Respect des théories en cours, respect des sacro saints programmes officiels, ou bien encore respect des titres, du prix Nobel à l’agrégation… Le règne des pontifes, dans la science comme dans l’Éducation Nationale, a traversé sans encombre tous les régimes. Il est plaisant de constater que dans les amphis de la faculté des sciences aussi bien que dans les lycées occupés, ces formes officielles ont été simplement ignorées. La pègre dont a parlé M. Fouchet n’a pas perdu son temps à dégonfler ces fausses réputations dont l’évanouissement a eu quelque chose de miraculeux.

Un thème est alors apparu partout : le travail en équipe. Partout : chez les élèves de quinze ans préoccupés de leur formation mathématique ; chez les chercheurs de l’Institut National d’Astronomie et de géophysique (“ le mouvement de Meudon ”).

Les lycéens se sont d’ailleurs montrés aussi actifs et aussi imaginatifs que leurs aînés de quelques années. Ce sont eux qui imposeront des formules neuves aux professeurs, sachant entraîner dans leur mouvement tous ceux qui considéraient les quelques rares chercheurs en pédagogie comme des hurluberlus dangereux. Le décalage est d’ailleurs saisissant entre l’audace tranquille (et sage) des lycéens préconisant des formules de gestion des écoles ou une formule réaliste de baccalauréat et l’absence presque totale de revendications originales des syndicats de l’enseignement sur la gestion générale de l’Éducation Nationale.

Élèves et étudiants ont demandé l’autonomie pour leurs facultés ou leurs lycées. Mieux, ils l’ont réalisée. Soyez tranquilles : les bureaux feront ce qu’ils pourront pour stériliser cette vie là. Mais qui est le plus fort, la vie ou la bureaucratie ?

Un fait étrange est l’effroi de beaucoup de professeurs devant la réussite, à vrai dire imprévue, de leur enseignement ! Ne se proposaient ils pas de former des hommes libres, c’est à dire des hommes sachant dire non ? S’ils sont réellement effrayés de leur réussite, faut il en déduire que les beaux principes proclamés étaient la couverture c h a t o y a n t e d’une plus triste marchandise ?

On objectera, bien sûr, qu’il y a eu des “ désordres ” ; un général les a d’ailleurs dénoncés d’un mot impropre. C’est de “ tohu bohu triomphants ” (1) qu’il s’agissait, qu’il s’agit encore. Car une impulsion est donnée. Le système des colloques de sages soigneusement préparés par des commissions officielles et couronnés par un grand et historique discours du ministre (rappelez vous Amiens 68), cela appartient au passé.

1. Rimbaud : “… Et les Péninsules démarrées n’ont pas connu tohu bohu plus triomphants.”

par Gilbert Walusinski


L’oeuvre de Levi-Strauss en pléiade

mai 12, 2008

A l’occasion de la publication de l’oeuvre de Levi-Strauss en pléiade, nous vous proposons quelques articles:
Dictionnaire des grands thèmes de l’histoire des religions. De Pythagore à Lévi-Strauss, Daniel Dubuisson
André-Marcel D’Ans s’interroge sur le livre de Daniel Dubuisson”Sur ce point, dans L’Occident et la religion, l’auteur évoquait la notion d’hypertexte, défini comme “un lieu permettant sans cesse que s’opèrent des créations textuelles”, tendanciellement isomorphes et inévitablement paraphrastiques par rapport à ce qui a précédemment été produit dans le champ du même hypertexte. Remarquant que celui-ci préserve son homogénéité tout en étant l’objet d’une constante évolution, l’auteur ne manquait pas de souligner l’étroite homologie de cette notion d’hypertexte avec celle de “culture”, cette dernière pouvant parfaitement être conçue comme étant elle-même un hypertexte.

Lévi-Strauss. Une leçon de maintien, un article de Jean Pouillon.
A propos des mythes, Jean Pouillon parle “d’émergence, car les mythes présentent l’apparition de la Culture comme une transformation ou un modelage de la Nature elle-même : les choses s’y mettent en ordre les unes par rapport aux autres, les phénomènes se voient imprimer un cours régulier et périodique, bref : la Nature est culturalisée.

Où en est le structuralisme?
François Châtelet nous éclaire sur les différentes branches du structuralisme: “Il faut une lecture bien hâtive, on le voit, pour constituer un corps doctrinal nommé “structuralisme”. A peine peut-on parler d’une méthode. Et, en ce cas, ce commun dénominateur méthodologique se définit plus aisément par ce qu’il refuse que par ce qu’il institue. Disons pour simplifier que ce qu’il refuse, c’est l’empirisme, qui dans tous les domaines de la pensée, s’est imposé, au nom des “faits”, du vécu, du concret, de l’efficacité. Cet empirisme est omniprésent ; dans les philosophies de l’histoire (chrétiennes ou marxistes) tout autant que dans la sociologie ou l’économie dites positives ; il ressortit à cette conception simpliste qui par crainte de la “métaphysique”, par souci de l’expérience - comprend la vérité (d’une science) comme reflet (de ce dont elle est science) ; qui voit dans le concept une généralité abstraite grâce à laquelle on collectionne les faits ; qui juge d’un corps scientifique en fonction non de sa production théorique, mais de sa “capacité de prévisions”…

Du miel aux cendres, Claude Levi-Strauss (Mythologies 2), Plon
François Châtelet analyse une partie de l’ouvrage Mythologies de Claude Levi-Strauss: “Le Cru et le Cuit se situe précisément à ce niveau d’organisation des qualités sensibles. L’analyse, qui porte sur les mythes concernant l’origine de la cuisine, des matériaux qui entrent dans la composition du “comestible” et des traitements appropriés que chacun d’entre ceux-ci doit subir, se développe comme une composition musicale. Elle articule, selon l’ordre qui leur est propre, ces variations autour d’un thème unique, mais subtilement diversifié. Se trouve alors révélé l’imaginaire - ou, si l’on préfère, l’architecture culturelle - à partir de quoi se thématise et se répartit ce fondamental “sensible commun”, pour parler comme Aristote, qui est le “mangeable”.”


Lévi-Strauss. Une leçon de maintien

mai 12, 2008

Revue N° 55 parue le 01-08-1968

“Origine des manières de table, mais aussi bien celle de
l’alternance du jour et de la nuit ou de la périodicité des
saisons ; limites du choix matrimonial, éducation des filles,
problèmes des célibataires, mais aussi bien formation du
relief terrestre, constitution du réseau hydrographique,
0rigine des constellations ; recettes de cuisine, codes de
bonne conduite, mais aussi bien lois de la nature… Les
mythes amérindiens disent tout cela, mais comment, et
qu’est-ce que cela signifie ? La première question est celle
de leur logique, la seconde celle de leur morale. Il en est
aussi une troisième, qui est de savoir ce qui permet de
répondre aux deux précédentes et même d’abord de les
poser.
Le Cru et le Cuit et Du miel aux cendres mettaient au premier
plan la logique ; ce troisième tome des Mythologiques
poursuit l’entreprise mais il en dégage aussi la morale les
trois volumes — et, soyons-en sûrs, le quatrième ne les
démentira pas — montrent que ni l’une ni l’autre ne
pouvaient être reconnues hors d’une perspective
structuraliste, si bien qu’à l’énumération de ce qu’apportent
les mythes et qui n’est certes pas limitative, on pourrait
ajouter sinon l’origine, du moins la justification du
structuralisme.
Le sens d’un mythe ne tient pas en effet aux éléments divers
qui le composent, comme s’ils possédaient chacun une
signification déterminée une fois pour toutes, quel que soit le
récit où on les rencontre. Un mythe, ce n’est pas une
mosaïque d’images et de thèmes plus ou moins stéréotypés
qu’on pourrait ou qu’il faudrait considérer isolément, pour
eux-mêmes. C’est précisément cette mythographie
traditionnelle que Lévi-Strauss a rendu caduque. Il montre
qu’un récit mythique ne se constitue pas par addition, par
assemblage hasardeux de symboles en une histoire qui, par
elle-même, n’aurait d’autre fonction que de donner à leur
manifestation une valeur émouvante. Aussi ne s’agit-il pas de
repérer et de répertorier des motifs ou des épisodes dont la
plus ou moins grande fréquence permettrait ensuite de
classer les mythes ; il s’agit au contraire de déceler en
chaque mythe, sous une apparence décousue et parfois
absurde (pour nous), le caractère systématique qui interdit
de prêter aux symboles mis en jeu autre chose qu’une
” valeur de position ” (1). Bref, il s’agit d’établir une syntaxe et
non plus une table des thèmes présents ou absents.
L’entreprise serait vaine si l’on ne recueillait jamais qu’une
seule fois un seul mythe dans une seule population. Alors, en
effet, le récit ne pourrait être caractérisé que par son thème
le plus apparent, sans qu’on ait les moyens de savoir si les
éléments qu’il regroupe sont bien les éléments pertinents,
puisque la pertinence ne peut se révéler que dans la
variation. Heureusement, on recueille rarement un mythe,
mais la plupart du temps plusieurs versions dont l’analyse
comparée permet de dégager la structure commune.
Seulement, il faut bien voir que la comparaison est alors tout
autre chose qu’un simple recensement. Elle n’a pas pour but
d’expliquer telle version par telle autre qui dirait en clair ce
que la première exprimerait d’une façon contournée ; elle ne
vise pas davantage à retenir les récurrences en éliminant les
différences pour constituer une sorte de mythe typique mais
appauvri, qui ne serait d’ailleurs raconté par personne sinon
par l’observateur, et qui surtout ne rendrait nullement compte
dé la pluralité des versions. Cette pluralité ne devient
intelligible qu’à partir du moment où l’on peut montrer que
ces versions sont des variantes combinatoires au sein d’un
groupe, qu’elles représentent les diverses utilisations
logiques des relations présentes dans le groupe ; autrement
dit, deux versions s’éclairent l’une l’autre moins par ce
qu’elles disent d’identique que par ce en quoi elles diffèrent.
C’est précisément pourquoi l’analyse ne donne jamais dans
un formalisme abstrait ; le structuralisme se démentirait
lui-même s’il séparait la forme et le contenu, et il suffit
d’ouvrir le livre pour constater que l’analyse apporte des
solutions à maints problèmes proprement ethnographiques.
Loin en effet d’aplatir les mythes elle s’efforce toujours de
distinguer — pour les articuler — les différents niveaux :
ethnographique, logique et sémantique, auxquels ils se
déroulent en même temps : ” La dispute du Soleil et de la
Lune se développe simultanément dans trois registres. Le
premier, astronomique et calendaire, concerne la périodicité
des jours, des mois et des saisons. Le second est
sociologique ; il se rapporte à la distance convenable où
trouver une épouse… Le troisième registre a trait à
l’éducation des filles, conçue comme un véritable modelage
psychique et physique ; car l’instruction morale ne suffit pas,
il faut aussi façonner leur organisme pour le rendre apte à
remplir ses fonctions périodiques : menstruation, grossesse,
accouchement. Ces fonctions sont liées entre elles… et
ensemble, elles sont liées aux grands rythmes cosmiques :
les règles féminines accompagnent les changements de
lune, la grossesse dure un nombre fixe de lunaisons ;
l’alternance du jour et de la nuit, l’ordre des mois et le retour
des saisons appartiennent au même système. Comme
l’inégal talent des femmes à subir ce dressage moral et
physiologique dépend de leur éloignement plus ou moins
grand, tout se tient. Contemplés avec un peu de recul, les
mythes arapaho prennent l’allure d’une pittoresque Genèse
exotique assortie d’une bien pensante… ” Histoire d’O. (p.
185).
En considérant ainsi les mythes comme des ensembles
significatifs, ou découvre les moyens de la signification en
même temps que celle-ci même. On serait tenté de la
résumer en disant que, de multiples façons, les mythes
s’efforcent d’expliquer le passage de la Nature à la Culture,
préfigurant en somme l’intention de l’anthropologie
structurale, ce qui, soit dit en passant, illustre la continuité de
l’oeuvre de C. Lévi-Strauss depuis les premiers chapitres des
Structures élémentaires de la parenté jusqu’aux
Mythologiques. Toutefois, ce serait méconnaître la
complexité de la pensée mythique comme de la réflexion
anthropologique, que de formuler le problème de ce passage
en termes d’opposition, comme si Nature et Culture étaient
deux domaines séparés entre lesquels il faudrait jeter un
pont. En réalité, il vaudrait mieux parler d’émergence, car les
mythes présentent l’apparition de la Culture comme une
transformation ou un modelage de la Nature elle-même : les
choses s’y mettent en ordre les unes par rapport aux autres,
les phénomènes se voient imprimer un cours régulier et
périodique, bref : la Nature est culturalisée.
Inversement la Culture est en quelque sorte naturalisée,
puisque les mythes cherchent dans l’ordre naturel un
homologue et un garant de l’ordre social, ou le camouflage
de ses contradictions. Au surplus, l’être humain est aussi un
être naturel et le façonnement culturel de la Nature le
concerne directement : les mythes expliquent comment les
procès physiologiques dont il est le théâtre ont été
régularisés ou à quelles conditions leurs effets néfastes
peuvent être neutralisés.
En somme, la Culture se définit non comme un domaine
mais comme une opération, celle qui fait de la Nature un
véritable univers, c’est-à-dire un ensemble d’où sont bannis
les dangers opposés de la dispersion et de la collision. Cette
opération est une médiation — et ce mot montre combien la
logique du structuralisme consonne avec celle des mythes —
qui à la fois sépare et unit, maintient à la distance
convenable les choses et les hommes, les choses entre
elles, les hommes entre eux. C’est donc, dans tous les sens
du mot, une leçon de maintien que donnent les mythes
indiens, leçon qui — pour reprendre deux de ces épigraphes
que Lévi-Strauss choisit avec un soin particulier — devrait
nous sauver de ” cet abîme d’égarement dans lequel nous
vivons en ce qui concerne les femmes et nos rapports avec
elles ” (Tolstoï) et nous rappeler que ” nulle société ne peut
exister sans échange, nul échange sans mesure commune,
et nulle mesure commune sans égalité. ” (Rousseau).
1. On trouvera aux pages 185 et suivantes une critique,
d’autant plus éclairante qu’elle porte sur un problème précis
d’interprétation, de la mythographie classique.”

Jean Pouillon
Claude Lévi-Strauss. L’origine des manières de table
(Mythologiques III) Plon éd. 480 p.


Où en est le structuralisme?

mai 12, 2008

Revue N° 31 parue le 01-07-1967

“…Dans le monde instantané où les concepts se
commercialisent, l’éclectisme est de règle.” Cette phrase
d’Alain Badiou caractérise avec précision, la débauche
idéologique dont cette pseudo-école qu’on a nommée
structuralisme a été l’occasion. L’affaire continue : on
trouvera ci-contre une liste non-exhaustive des publications -
intéressantes ou significatives - consacrées à ce “problème”
dans les revues françaises. Mais on a quelque scrupule à la
dresser, tant à la signaler on contribue, malgré soi, à
entretenir la confusion ; on risque, à son tour, par souci
d’information, de sombrer dans la platitude éclectique.
Permettons-nous donc de préciser des fils directeurs ; notons
que - dans ce domaine difficile de la recherche -, il ne suffit
pas d’avoir les mêmes adversaires ou les mêmes détracteurs
pour être, d’un seul coup et tout simplement, d’accord
théoriquement. L’unité du structuralisme est artificiellement
créée par ceux qui croient trouver, dans un ennemi
arbitrairement fabriqué, un remède à leur vacuité
intellectuelle. Et la probité de ceux qu’on appelle
“structuralistes” est de continuer à chercher, dans le domaine
que chacun s’est fixé, le moyen d’assurer, concernant les
objets empiriques ou les productions théoriques qu’ils
interrogent, l’intelligibilité maximale.
Une méthode
Dans ce qu’on désigne comme “structuralisme”, aujourd’hui,
en France, il y a :
1. les travaux scientifiques de Claude Lévi-Strauss et de son
groupe. Il s’agit de travaux ethnologiques dont le domaine et
la méthode ont été définis par des années d’enquêtes et
d’élaboration conceptuelle. Comme l’a souligné Luc de
Heutsch, la méthode structurale a ici une signification précise
elle oppose à l’”ethnologie historique” et à “l’ethnologie
fonctionnaliste” un certain mode de traitement des sociétés
dites primitives. A son propos, la question est, d’une part, de
savoir si - comme cela a lieu dans les sciences de la nature -
elle offre des hypothèses explicatives plus riches et plus
rigoureuses que celles qui avaient été jusqu’ici proposées ;
elle est, d’autre part, de déterminer, au cas où la réponse à
cette question serait positive, quels remaniements devraient
s’imposer les sciences de l’homme, en raison même de la
nouvelle conception introduite. La discussion passe ici par
deux niveaux. Le premier, dont dépend le second, se situe
au sein de la science ethnologique même et de son statut et
il serait comique que la pensée idéologique
spéculative ait l’audace d’instruire une affaire dont elle ne
connaît pas les pièces
2. les travaux de Jacques Lacan et de son groupe. Il s’agit de
travaux ressortissant, simultanément à la compréhension de
l’ouvre de Freud - qui a donné de l’homme une approche
radicalement nouvelle - et à un domaine particulier de
recherches, celui de la maladie mentale et de son articulation
à la culture. Inutile de s’agiter, de clamer, à l’avance, au
génie ou à un humanisme fabriqué ! Les pratiques théoriques
et empiriques, ici aussi, ne manqueront pas d’introduire les
légitimations ou les contestations sérieuses, dans une
échéance qui sera plutôt brève que moyenne. Quant aux
procès d’intention, ils sont, proprement, dérisoires. Ne
parlons pas des polémiques concernant le style ou les
procédés d’exposition ils renvoient à cette mentalité de “valet
de chambre” qu’aimait évoquer Hegel
3. des ouvrages fort divers, parmi lesquels, pour ne citer que
les plus célèbres et les plus pertinents, se trouvent ceux de
Michel Foucault et de Roland Barthes. Participent-ils d’un
esprit commun ? Ils ont, en tous cas, la commune volonté,
d’une part, d’explorer des registres culturels jusque là
abandonnés à la contingence - la folie ou la mode - et,
d’autre part, d’essayer d’obéir, aussi strictement qu’il est
possible, à cet impératif de “probité philosophique” que s’était
fixé Nietzsche. C’est dire qu’ils se tiennent au plus loin et
quelquefois jusqu’à l’outrance - des banalités édifiantes et
verbeuses dont s’est nourrie l’idéologie française depuis vingt
ans, de l’existentialisme à Teilhard, en passant par le Hegel
christiano-marxiste
4. les travaux de Louis Althusser et de son groupe (on
remarquera que cette formule “et de son groupe” revient trois
fois sur quatre).
Il s’agit d’un type de recherches qui, là encore, est différent. Il
faut remarquer, d’abord, qu’Althusser et ses amis se veulent
engagés politiquement : ils revendiquent hautement leur
appartenance à une institution politique, le P.C.F. Il importe
de noter également que leurs travaux se réclament de l’ouvre
de Marx, qu’ils considèrent comme fondatrice d’un nouveau
statut de la science des sociétés. Il convient de signaler enfin
que leur ambition - contrairement à celle déclarée par
Lévi-Strauss - est philosophique, qu’elle vise à rien moins
qu’à définir, sous le nom de matérialisme dialectique, une
conception nouvelle de l’activité théorique et de ses normes
(ou, comme le note A. Badiou, de (re) commencer, à la suite
de Marx, celle-ci). A ce genre de recherches, il convient
d’associer les travaux de Maurice Godelier qui - à mi-chemin
de Lévi-Strauss et d’Althusser cherche à définir et à explorer
techniquement le champ d’une Anthropologie sociale qui,
conjuguée à l’Histoire, constituerait l’un des secteurs
théoriques du matérialisme historique…
Il faut une lecture bien hâtive, on le voit, pour constituer un
corps doctrinal nommé “structuralisme”. A peine peut-on
parler d’une méthode. Et, en ce cas, ce commun
dénominateur méthodologique se définit plus aisément par
ce qu’il refuse que par ce qu’il institue. Disons pour simplifier
que ce qu’il refuse, c’est l’empirisme, qui dans tous les
domaines de la pensée, s’est imposé, au nom des “faits”, du
vécu, du concret, de l’efficacité. Cet empirisme est
omniprésent ; dans les philosophies de l’histoire (chrétiennes
ou marxistes) tout autant que dans la sociologie ou
l’économie dites positives ; il ressortit à cette conception
simpliste qui par crainte de la “métaphysique”, par souci de
l’expérience - comprend la vérité (d’une science) comme
reflet (de ce dont elle est science) ; qui voit dans le concept
une généralité abstraite grâce à laquelle on collectionne les
faits ; qui juge d’un corps scientifique en fonction non de sa
production théorique, mais de sa “capacité de prévisions”…
Quant à savoir ce qu’est un fait, quant à définir
soigneusement le domaine d’une science au moment où on
entreprend de la construire, quant à délimiter la nature des
concepts qui sont alors en jeu, l’empirisme ne veut point s’en
préoccuper ! Il a trop à faire : il court après l’information, celle
qui lui vient, de l’extérieur, sur les téléscripteurs des agences
de presse ou, pis, de l’intérieur, des tréfonds du vécu et de
l’expression concrète.
Aussi bien, François Furet, dans son article “Les Français et
le structuralisme” a-t-il raison de noter que le succès du
“structuralisme” est lié à la fin de l’âge idéologique : “La
déstalinisation, le schisme sino-soviétique, la crise du
tiers-monde - et la prospérité française et européenne - ont
atteint profondément le progressisme des années 1950…
D’où une disponibilité de l’opinion intellectuelle, une sorte
d’attente - un peu comme, il y a un siècle, l’échec sans gloire
des quarante-huitards romantiques a précédé et facilité la
formation de la génération réaliste et positiviste.” Il est bien
vrai que l’idéologie des quinze dernières années, en France,
a été occupée par des rêveries qui se croyaient fondées sur
des faits que d’autres faits ont bientôt démentis. L’expérience
stalinienne, “existentialiste”, “tiers-mondiste” s’est, à force
d’expérience, détruite elle-même… Mais, demande François
Furet, comment se fait-il qu’à cette faillite des “romantismes”
n’ait pas succédé une pensée positive et libérale qui, elle, ne
rêve pas sur les faits, mais les recueille et les organise pour
en tirer la bonne signification ; “Pourquoi n’est-ce pas
Raymond Aron qui règne, mais Lévi-Strauss ?”
Cette transformation ne relève pas d’une explication
sociologique, suggère-t-il. Il ne s’agit pas de sociologie, en
effet, au moins si on se place dans le domaine de la
production des oeuvres. Il s’agit d’une transformation qui
s’est produite au sein de la théorie même. Ce que
Lévi-Strauss, Lacan - qui travaillaient, depuis longtemps, sur
des domaines empiriques qu’ils avaient pris soin de
circonscrire rigoureusement -, ce que Louis Althusser ont
établi, c’est que face à une telle crise, le seul remède était,
non de substituer aux “gros faits” des philosophes de
l’histoire (par exemple, le prolétariat mondial) les “petits faits”
de la sociologie (par exemple, l’augmentation des “petits
porteurs” d’actions aux U.S.A.), mais d’essayer de définir des
méthodes exactes d’investigation permettant de savoir ce
qu’on peut effectivement recevoir comme fait.
Pour y parvenir, Levi-Strauss s’est inspiré de l’analyse
mathématique et des recherches linguistiques ; Lacan,
lecteur intransigeant de Freud, a adopté, lui aussi, cette
dernière source. S’il fallait trouver des parents directs à
Althusser (et, d’une manière différente, à Foucault), ce serait
Koyré, Bachelard, Cangitilhem… et Levi-Strauss. En vérité, il
s’agit pour la pensée, en France, d’une mutation, d’un
arrachement, qui étaient déjà largement annoncés, mais qui
maintenant se réalisent (et quel lecteur de Bachelard se
plaindra que ce soit en des directions diverses et des
secteurs différents, alors qu’y préside - un esprit commun !)
Cette pensée “française”, si l’on excepte certains textes de
Comte, de Cournot, de Durkheim, n’était jamais vraiment
sortie de l’empirisme psychologique que lui imposa Maine de
Biran. La voici, peut-être, qui, en ordre disparate, retrouve la
rigueur de la vocation théorique…
Fleurs et insectes
Pensée “hyperintellectualiste et systématique”, déclare
encore François Furet. L’imputation, cette fois, est tout à fait
illégitime. Qui donc est plus près de la nature et la fait mieux
vivre que Levi-Strauss ? Qui se préoccupe aussi étroitement
de la “réalité politique” que Louis Althusser lorsqu’il tente de
redonner le sens théorique à des organisations ouvrières qui,
au gré des circonstances, ont floué du fanatisme sectaire à
l’oecuménisme ? Et, des “réalités universitaires” que Michel
Foucault lorsqu’il dénonce le vide fondamental des
disciplines qu’on enseigne sous les vocables sociologie et
psychologie ?
Le refus du fait empirique n’est nullement le refus de la
réalité et de ce qu’elle impose. Il signifie seulement - et cela
est décisif qu’un fait (c’est-à-dire, au fond, une information)
ne prouve rien comme tel, que ce qui est probant, c’est le
corps scientifique systématique qui, explicitant les raisons et
les moyens grâce auxquels il a produit, dans son domaine,
des faits (produire, au sens cartésien, mettre à jour), les
organise d’une manière intelligible.
“Hyperintellectualisme” ? Le risque existe. Au plus bas
niveau, il apparaît dans la constitution de ces petites
chapelles exclusives et agressives qui, serrées autour de la
seule vérité (qu’elles détiennent), distribuent, à l’envi,
excommunications et clins d’oeil. Au plus haut niveau, il se
dessine dans un article comme celui d’Alain Badiou. C’est là,
sans doute, le meilleur texte qu’on ait écrit sur, les
recherches d’Althusser et de son groupe (plus explicite que
celui, excellent déjà, de Saul Karsz, encore à l’abri de la
philosophie de l’histoire). Son mérite et de désigner très
précisément la place de ces recherches, de souligner leurs
ambiguïtés, de poser la question de fond, que la recherche
althussérienne a éludée jusqu’ici : celle du rapport théorique
entre la philosophie idéologie et la philosophie théorie (qui
n’est autre que celle de la relation théorique entre théorie et
pratique). On doit se demander, pourtant, si en proposant
cette “figure allégorique” : “Althusser ou, pour penser Marx,
Kant dans Spinoza”, Alain Badiou, par son interprétation, ne
fait pas régresser l’entreprise vers des origines dont elle ne
tirera que des minces “profits” théoriques. Car il semble bien
que Marx - qui n’ignorait pas le problème difficile du statut de
la théorie - ne le posait pas en ces termes. Avait-il tort ? Ou
était-il préoccupé par autre chose ?
Dans le dernier article d’Althusser, “Sur le travail théorique.
Difficultés et ressources”, il y a une phrase qui, pour
énigmatique qu’elle soit, déplace, peut-être, la question :
“n’existent, au sens fort du terme, que des objets réels et
concrets singuliers”. Voici, en tous cas, une formulation qui,
tout autant que l’évocation par Levi-Strauss des fleurs et des
insectes, l’analyse, naguère, par Koyré, des travaux de
Gaulée ou la révélation par Foucault des techniques passées
de la clinique médicale, nous met bien loin de cet idéalisme
dont on fait grief à ceux que l’on nomme structuralistes.
Revues à consulter, à propos du structuralisme :
Le numéro 246 des Temps modernes (novembre 1966)
entièrement consacré aux problèmes du structuralisme
(articles de J. Pouillon, M. Barbut, A.- J. Greimas, M
Godelier, P. Bourdieu, P. Macherey, J Ehrmann) ;
François Furet, “les Français et le structuralisme”, Preuves,
n° 192, février 1967, pp. 3.12
Le numéro 2 de Raison présente (février 1967), articles d’O.
Revault d’Allonnes, “les Mots contre les Choses” et d’E.
Bottigelli, “En lisant Althusser”
André Glucksmann, “Un structuralisme ventriloque”, Les
Temps modernes, N° 250 (mars 1967), pp. 1557.1398 ;
Aléthéia, N°6 (avril 1967), trois textes B. Besnier, “Deux
livres marxistes pour la théorie économique”, M. Godelier,
“Sciences de l’histoire et théorie des systèmes (réponse à B.
Besnier)”, S. Karsz, “Après Althusser (ou la fin des
orthodoxies)” ;
L. Althusser, “Sur le travail théorique. Difficultés et
ressources”, La Pensée, N° 132 (avril 1967), pp. 3-22 ;
Le numéro de mai 1967 d’Esprit intitulé “Structuralisme,
idéologie et méthode”, avec des contributions de J.- H.
Domenach, M. Dufrenne, P. Ricoeur, J. Ladrière, J.
Cuisenier, P. Burgelin, Y. Bertherat, J. Conilh ;
E. Leach, “C. Lévi-Strauss, anthropologue et philosophe”,
Raison présente, N° 3 (mai 1967), pp. 91-106 ;
A. Badiou, “le (re) commencement du matérialisme
dialectique”, Critique, N° 240 (mai 1967), pp. 438-467 ;
La réédition (la seconde) du remarquable numéro 26 de l’Arc
consacré à Lévi-Strauss avec des textes de B. Pingaud, L.
de Heusch, C. Levi-Strauss, G. Génette, C. Deliège, J.
Pouillon, J. Guart, J.- C. Gardin, P. Clastres ;
F. Wahl, “Littérature, Science, Idéologie”, Critique, N° 241
(juin 1967), pp. 537-543.

François Châtelet