Hommage à Anne Thébaud

novembre 26, 2007

France Culture diffusera mercredi 28 novembre l’émission “Flaubert ou l’expérience des limites” par Anne Thébaud, de 22h15 à 23h30. L’occasion de réentendre la voix de cette collaboratrice de la Quinzaine Littéraire, qui nous a quitté le 9 septembre dernier, à 41 ans.
L’occasion aussi, bien sûr, de réfléchir à l’influence sur la littérature française de celui qui a voulu écrire “le roman sur rien” avec Madame Bovary.


Le premier article d’Anne Thébaud paru dans la Quinzaine (juin 1995)

novembre 8, 2007

Parmi les nombreux articles consultables sur la base archives de la Quinzainre littéraire, nous avons choisi ce premier article paru dans le numéro 672 du 16 juin 1995.

Contes acidulés

Par Anne Thébaud

Liliane Giraudon
Les animaux font toujours l’amour de la même manière
P.O.L. éd., 118 p., 95 F

C’est un titre étrange que celui choisi par Liliane Giraudon pour son recueil de nouvelles. On n’y parle moins d’animaux que d’hommes. Les six histoires ont pour point commun des personnages solitaires dont la vie est un tissu d’amours qui se font et se défont. Tous sont ” veuf (s) irréversible (s) ” d’un passé déchiré et d’une mémoire douloureuse, ” poursuivi (s) par un léger essaim de souvenirs. “

Les six récits s’organisent autour de thèmes récurrents qui donnent une unité au recueil. La réalité est bel et bien présente dans son concentré de questions essentielles : l’amour et le sexe, la mort, l’art comme issue salvatrice. La reprise de motifs plus concrets et poétiques établit des correspondances et lie les six nouvelles entre elles, qu’il s’agisse de broderie, de chasse, de rouge à lèvres, de fleurs ou d’oiseaux, de sang, etc.

Est-ce parce que ” le sexe [...] ne se sépare jamais de la conscience du vide ” qu’il est aussi présent dans la vie des personnages ? Ou bien plutôt parce que les pratiques différentes de l’amour dégagent un charme joyeux ? La sexualité des animaux est monotone : elle ne figure donc qu’en arrière-plan. Un étudiant de passage importune l’apicultrice de son érudition sur les cycles des abeilles. Mais ce n’est que prétexte à réminiscence : ” cette manière d’articuler cycle m’a rappelé mon premier mari… ” Seule la narratrice de La femme cuite évoque un souvenir d’enfance marquant : ” Elle avait vu un chien noir monter sur un autre, plus clair et tout bouclé. [...] Un trouble jusqu’alors inconnu, diffus et extrêmement agréable s’était emparé d’elle puis l’avait quitté en même temps que les animaux qui étaient sortis du bouquet d’arbres où ils se tenaient. Elle était restée longtemps penchée sur la nuit grandissante et froide, ne comprenant pas cette sorte de visitation, serrant les genoux l’un contre l’autre et griffant doucement sa joue aux montants de brique. “

La parole du désir

La parole du désir est surtout celle des femmes. L’apicultrice se souvient de son beau-frère, ” la chair entière de cet homme avait la séduction des fleurs les plus savantes. ” Elle aime ” le parfum de vanille ” de son sexe, ” cette sorte d’orchidée ” dont elle rêve des heures durant, assise devant sa fenêtre au crépuscule. Dans l’attente, elle brode des orchidées sur une grande nappe jamais terminée mais ” c’est dans la braguette de (l’) amant qu’(elle) aim (e) à en piquer les tiges. ” Pour s’excuser du nombre de ses hommes, une autre femme confesse que ” c’est ça qui la fait vivre. Ces corps étrangers à l’intérieur de moi. Cette nourriture d’en bas. Du bas. ” Les amours multiples semblent de règle parce qu’avec chacun, c’est différent et pareil. ” Progresser dans la connaissance de l’amour ne pouvait s’accomplir qu’à travers la multitude. ” Il est aussi des femmes qui s’aiment et se désirent comme la tante Octavie et l’Anglaise rousse, Maggy : comme la chanteuse Hélène Ziem choisie par son amante pour son prénom.

Au-delà de ces histoires de ” foutre ” et de ” vase à foutre “, des ruptures et des deuils bouleversent la vie des personnages, encombrent l’existence de fantômes. Jef a nettoyé la volière où dormait son amante enfuie et y a laissé crever les plantes. Comme l’aimée, il n’absorbe plus de nourriture solide et maintenant il dort ailleurs. Victor ne parvient à oublier Clara et Nadia, ses deux épouses suicidées. ” Ce sont elles qu’il cherche sous les peaux tièdes et parfumées. Ce sont elles qui, peut-être, le délivrent de l’horreur d’être vivant. ” Par amour, il arrive même aux vivants d’entretenir une correspondance avec les défunts.

L’amour et le plaisir, l’amour et la mort évoquent le réel, un réel où rien n’est oblitéré : ni le sang, ni le viol. La grossesse et l’éventration ruinent le corps et la carrière d’une danseuse ; l’apicultrice est visitée par ses deux enfants avortés. Et pourtant, l’univers de Liliane Giraudon est imprégné d’une atmosphère merveilleuse qui s’apparente à celle des contes de l’enfance. Ces récits sont peuplés d’anges. Une fillette doit sa vocation de danseuse aux êtres ailés. Elle a toujours été fascinée par leur légèreté qui ne vient pas de ” l’absence de sexe mais (d ‘) une certaine aptitude à se mouvoir. ” Cette danseuse aime tout particulièrement les séraphins ” parce qu’ils avaient six ailes, deux sur la face et deux sur les pieds. ” Quant à l’apicultrice, elle voit soudain descendre du ciel un homme aux ailes déployées, ” moitié-guêpe, moitié-ange “… Revisités par une vision moderne, les êtres surnaturels habitent le monde. Vampires, loups-garous, ogres assurent la ” navigation entre dieux, animaux et sexes humains. “

Si les personnages communiquent avec les deux faces visible et invisible de la réalité, c’est par l’entremise de l’art. On ne cesse de danser, de chanter, de peindre, de lire ou d’écrire dans ces nouvelles ! Le souci des mots et du nom des choses occupe la première place. L’écriture est une ” sorte de fatalité aussi légère que mécanique ” qui s’apparente à ” l’exercice vain de la prière “. Elle reste cependant l’une des ” tâches les plus ardentes ” à accomplir.

Visions poétiques et détails crus se juxtaposent et se repoussent en contrastes saisissants. Une saveur particulière naît de ce curieux mélange du tendre et du violent, du sang et du sucre, saveur légèrement ambivalente qui agace le palais comme les bonbons acidulés de l’enfance.


“Sentinelle”, dernier manuscrit d’Anne Thébaud

novembre 8, 2007

Plusieurs demandes nous sont parvenues concernant la date de la future publication du dernier manuscrit d’Anne Thébaud. Il sera publié sous le titre “Sentinelle” en janvier prochain aux Editions Maurice Nadeau (172 p. 16 euros)

Merci de votre intérêt pour un auteur et une collaboratrice de la Quinzaine dont la tragique disparition a bouleversé l’ensemble du Comité de rédaction de la Quinzaine littéraire, un comité dont elle était un membre actif depuis douze ans.

Elle avait publié - toujours aux Editions Maurice Nadeau - un récit autobiographique “Reliquaire” en février 2001 (voir compte rendu dans le N° 801 sur notre base d’archives)


La Quinzaine littéraire est de nouveau en deuil

octobre 12, 2007

Le 9 septembre 2007, nous avons appris, par sa sœur, le suicide d’Anne Thébaud. Elle avait quarante et un ans.

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Anne Thébaud par Louis Monier

Anne collaborait à La Quinzaine depuis les années quatre-vingt-dix. Elle fit rapidement partie de notre comité de rédaction. Nos lecteurs appréciaient ses articles, lucides et sensibles.
Elle souffrait depuis quelques mois d’une crise de dépression qui nécessita plusieurs hospitalisations. Elle assista le 29 août à notre comité, prit deux ouvrages pour en faire la recension, nous la pensions guérie.
Elle avait publié en 2001 Reliquaire que nous avions caractérisé comme ” inclassable, insolite, monstrueux ” et à propos duquel nous avions retrouvé dans nos notes d’édition : ” Un vade mecum pour le lecteur pris du désir insensé de se sentir vivant. Peu de chances de succès. En avertir l’auteur “. Prévision réalisée : au 31 août 2007, 232 exemplaires vendus depuis la parution.
Ouvrant au hasard Reliquaire : ” “Jetez-vous dans l’écriture à corps perdu !” lui ordonne l’ogre bienveillant. Elle obéit, lâche prise, écrit comme on s’enfonce dans la mer, lentement, inexorablement, un pied devant l’autre, le corps plombé “. (p. 59)
Ce 9 septembre Anne s’est jetée dans la Seine, son sac à dos lesté de trois pavés. Il est difficile à ” l’ogre bienveillant ” de ne pas se sentir coupable.

MAURICE NADEAU

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Fixer le noir
par Anne Thébaud



Anne Thébaud s’est donnée la mort le 9 septembre. ? Elle nous avait remis il y a quelques mois un nouveau manuscrit, ouvrage qui devait succéder à Reliquaire (2001). ? Nous en donnons les premières pages.

Les fêtes de fin d’année sont passées. Des nappes de brume stagnent au-dessus du fleuve, on dirait des voiles de mariée que l’hiver a piétinés. Le temps file entre les doigts ou stagne en mare d’huile. Rares sont les occasions où il se montre prodigue, montgolfière gonflée à bloc qui s’élève dans les airs. Sans cesse elle se déçoit. Comment trouver la joie, la voie qui permette de vivre sans mentir, sans trahir celle d’autrefois ? Les lézardes du temps, elle les mesure à une amertume récente, encore ténue. Promesses non tenues, amitiés défaites, amours effilochées, ravaudées, sa mémoire les épingle avec la méticulosité maniaque d’un collectionneur de papillons. Ses rêves toujours répètent la première fois. Elle décompte les jours et les heures, croise les doigts, conjure les contretemps en égrenant des formules magiques de petite fille en mal de miracle. Elle s’applique à couvrir la trame de points sages. L’ennui passe en revue les jours serrés tels les soldats de plomb sous vitrine. À chaque fois qu’elle entame une nouvelle tapisserie, le cœur défaille. Car il en faut du courage pour envisager avec sang-froid tout ce temps à venir, dans l’inutile et futile travail d’aiguille qui trompe le désir en mal de devenir. Les promeneurs vont et viennent, des pastilles de couleur dansent entre les branches. Des conversations taquinent le temps, la braise d’une cigarette rougeoie. Le soir tombe, une fleur perd ses pétales. La vie est là. Le cœur s’abandonne à la présence qui palpite avant que la fatigue ne retire l’échelle. Devant l’immense plage vierge, elle suspend son pas, sent dans son dos un gros chien noir tapi dans l’ombre prêt, à la première défaillance, à bondir sur sa proie. Elle se tient à distance, sur le qui-vive. Le spectre passe son chemin. L’entame de la lumière est abrupte et franche comme une blessure ouverte. La soirée diffuse une douceur de buvard propice à la mélancolie. Le brouillard tombe sur le canal. Le corps pèse comme un sarcophage. Sur la table de nuit, une pile de livres, une carafe d’eau et une plaquette de somnifères. Tous les soirs, elle avale ses petites pilules pour dormir. Elle se roule en boule, déjà lasse du voyage. Des cernes lui endeuillent le visage. Du fond du précipice, ses souvenirs lancent des borborygmes, ses rêves décrivent des obsessions circulaires pareilles aux roues des fêtes foraines où prise de vertige, elle se raidit. Elle s’imagine ailleurs, dans un monde où le désir s’alimenterait de lui-même sans craindre les eaux croupies de l’habitude et la saveur saumâtre qui entame chaque trouvaille. Ce qui lui donne l’air si las, c’est la vie et ses aléas. Elle ne sait comment combattre le mal qui l’accapare. Elle rêve de poser sa tête contre l’épaule d’un ami ou de coller son oreille au coquillage qui réinvente la berceuse des origines. Elle se fatigue vite et grince des dents. Quand elle enrage, son corps se détraque. Elle se rue dans le premier café venu, livide se dirige vers les toilettes sans passer commande. C’est la grande vidange du ressentiment. À corps et à cri, elle réclame des raisons de vivre. Elle n’a pas demandé à naître. Elle contemple l’amas chaotique de ses apprentissages, se demande sur quel chaland charger reliques et souvenirs, pertes et profits accumulés sans distinction de genre. Elle aime le feu et la glace, les pluriels contradictoires, vire de bord sans prévenir. Le temps découvre ses récifs. Elle boit la tasse, dérape, vit en automate. C’est la débandade d’un esprit qui se rêve libre et sans limites. Le ciel est gris, la boîte aux let-tres vide. L’esprit mouline, le cœur chavire, promène sa lampe au-dessus du puits où gisent les débris. Il est tellement facile de se poser en victime, de cracher sur la vie. Elle dit rarement merci, laisse l’ennui anéantir le rêve fraternel. Le temps s’enténèbre, il n’est nulle part où aller. Elle trouve toujours un prétexte pour se distraire, a plus d’un tour dans son sac pour remettre à plus tard. On la croit tenace. C’est mal connaître son tempérament velléitaire. L’effort l’effraie. Par tous les moyens, elle fuit l’épreuve du feu, tout plutôt que d’affronter le blanc de la page. Elle s’épuise à simplement survivre, achète des livres qu’elle empile sans trouver la force de les ouvrir. Dans la lumière blafarde elle va son chemin, cherche un signe qui allège son fardeau, une trouée dans le cachot où l’angoisse la tient prisonnière. Elle dérive dans la ville, déniche des curiosités sans valeur dont elle s’entiche. Sa détresse ferait sourire ceux qui se sont arrangés avec la réalité, bricolé un bonheur de fortune sans exiger que les rêves tiennent leurs promesses. Chacun a mis de l’eau dans son vin. Elle reprend son chemin de pèlerin sans foi, dans le labyrinthe du désarroi espère croiser son sauveur. Elle guette la connaissance qui marie les contraires, amalgame les genres et les _espèces, confond le masculin et le féminin, l’homme et la bête. Cette façon qu’elle a de tout mêler sans discernement. L’émoi toujours la ramène à la confusion, au grand transbordement de l’ancêtre dans ses bras. Elle reconnaît ses frères dans les simples d’esprit à l’œil vague, qui se réveillent la nuit, en nage. Comme eux, elle se tord les mains, poursuit d’impossibles chimères qui crèvent en migraines. Elle s’arc-boute, conteste les figures tutélaires. Il lui plaît de croire que son père en secret l’approuvait. Pour se prouver qu’elle existe, elle résiste, va à l’encontre de son penchant craintif. Tel le poseur de mines, elle jubile à proportion du chaos qu’elle favorise. Les ruines seules la réjouissent. Elle rue dans les brancards mais finira le ventre gonflé par les eaux de la Seine, méduse collée au couvercle du ciel. À moins qu’elle ne moisisse dans un asile, les seins fanés, l’esprit congestionné par le désarroi. Ces manies qu’elle a d’animal qui se traque. De l’espérance, il ne reste que le trognon. Elle a les yeux qui s’éteignent à force de fixer le noir. L’eau froide dont elle s’asperge lui coupe le souffle, lui rougit les yeux sans tarir les larmes. Elle se déteste de tant se décevoir, voudrait consentir à la vie ordinaire mais son poing toujours se crispe. Si elle disparaissait, on s’en apercevrait à peine tel un cierge soufflé par un courant d’air.