Lévi-Strauss. Une leçon de maintien

mai 12, 2008

Revue N° 55 parue le 01-08-1968

“Origine des manières de table, mais aussi bien celle de
l’alternance du jour et de la nuit ou de la périodicité des
saisons ; limites du choix matrimonial, éducation des filles,
problèmes des célibataires, mais aussi bien formation du
relief terrestre, constitution du réseau hydrographique,
0rigine des constellations ; recettes de cuisine, codes de
bonne conduite, mais aussi bien lois de la nature… Les
mythes amérindiens disent tout cela, mais comment, et
qu’est-ce que cela signifie ? La première question est celle
de leur logique, la seconde celle de leur morale. Il en est
aussi une troisième, qui est de savoir ce qui permet de
répondre aux deux précédentes et même d’abord de les
poser.
Le Cru et le Cuit et Du miel aux cendres mettaient au premier
plan la logique ; ce troisième tome des Mythologiques
poursuit l’entreprise mais il en dégage aussi la morale les
trois volumes — et, soyons-en sûrs, le quatrième ne les
démentira pas — montrent que ni l’une ni l’autre ne
pouvaient être reconnues hors d’une perspective
structuraliste, si bien qu’à l’énumération de ce qu’apportent
les mythes et qui n’est certes pas limitative, on pourrait
ajouter sinon l’origine, du moins la justification du
structuralisme.
Le sens d’un mythe ne tient pas en effet aux éléments divers
qui le composent, comme s’ils possédaient chacun une
signification déterminée une fois pour toutes, quel que soit le
récit où on les rencontre. Un mythe, ce n’est pas une
mosaïque d’images et de thèmes plus ou moins stéréotypés
qu’on pourrait ou qu’il faudrait considérer isolément, pour
eux-mêmes. C’est précisément cette mythographie
traditionnelle que Lévi-Strauss a rendu caduque. Il montre
qu’un récit mythique ne se constitue pas par addition, par
assemblage hasardeux de symboles en une histoire qui, par
elle-même, n’aurait d’autre fonction que de donner à leur
manifestation une valeur émouvante. Aussi ne s’agit-il pas de
repérer et de répertorier des motifs ou des épisodes dont la
plus ou moins grande fréquence permettrait ensuite de
classer les mythes ; il s’agit au contraire de déceler en
chaque mythe, sous une apparence décousue et parfois
absurde (pour nous), le caractère systématique qui interdit
de prêter aux symboles mis en jeu autre chose qu’une
” valeur de position ” (1). Bref, il s’agit d’établir une syntaxe et
non plus une table des thèmes présents ou absents.
L’entreprise serait vaine si l’on ne recueillait jamais qu’une
seule fois un seul mythe dans une seule population. Alors, en
effet, le récit ne pourrait être caractérisé que par son thème
le plus apparent, sans qu’on ait les moyens de savoir si les
éléments qu’il regroupe sont bien les éléments pertinents,
puisque la pertinence ne peut se révéler que dans la
variation. Heureusement, on recueille rarement un mythe,
mais la plupart du temps plusieurs versions dont l’analyse
comparée permet de dégager la structure commune.
Seulement, il faut bien voir que la comparaison est alors tout
autre chose qu’un simple recensement. Elle n’a pas pour but
d’expliquer telle version par telle autre qui dirait en clair ce
que la première exprimerait d’une façon contournée ; elle ne
vise pas davantage à retenir les récurrences en éliminant les
différences pour constituer une sorte de mythe typique mais
appauvri, qui ne serait d’ailleurs raconté par personne sinon
par l’observateur, et qui surtout ne rendrait nullement compte
dé la pluralité des versions. Cette pluralité ne devient
intelligible qu’à partir du moment où l’on peut montrer que
ces versions sont des variantes combinatoires au sein d’un
groupe, qu’elles représentent les diverses utilisations
logiques des relations présentes dans le groupe ; autrement
dit, deux versions s’éclairent l’une l’autre moins par ce
qu’elles disent d’identique que par ce en quoi elles diffèrent.
C’est précisément pourquoi l’analyse ne donne jamais dans
un formalisme abstrait ; le structuralisme se démentirait
lui-même s’il séparait la forme et le contenu, et il suffit
d’ouvrir le livre pour constater que l’analyse apporte des
solutions à maints problèmes proprement ethnographiques.
Loin en effet d’aplatir les mythes elle s’efforce toujours de
distinguer — pour les articuler — les différents niveaux :
ethnographique, logique et sémantique, auxquels ils se
déroulent en même temps : ” La dispute du Soleil et de la
Lune se développe simultanément dans trois registres. Le
premier, astronomique et calendaire, concerne la périodicité
des jours, des mois et des saisons. Le second est
sociologique ; il se rapporte à la distance convenable où
trouver une épouse… Le troisième registre a trait à
l’éducation des filles, conçue comme un véritable modelage
psychique et physique ; car l’instruction morale ne suffit pas,
il faut aussi façonner leur organisme pour le rendre apte à
remplir ses fonctions périodiques : menstruation, grossesse,
accouchement. Ces fonctions sont liées entre elles… et
ensemble, elles sont liées aux grands rythmes cosmiques :
les règles féminines accompagnent les changements de
lune, la grossesse dure un nombre fixe de lunaisons ;
l’alternance du jour et de la nuit, l’ordre des mois et le retour
des saisons appartiennent au même système. Comme
l’inégal talent des femmes à subir ce dressage moral et
physiologique dépend de leur éloignement plus ou moins
grand, tout se tient. Contemplés avec un peu de recul, les
mythes arapaho prennent l’allure d’une pittoresque Genèse
exotique assortie d’une bien pensante… ” Histoire d’O. (p.
185).
En considérant ainsi les mythes comme des ensembles
significatifs, ou découvre les moyens de la signification en
même temps que celle-ci même. On serait tenté de la
résumer en disant que, de multiples façons, les mythes
s’efforcent d’expliquer le passage de la Nature à la Culture,
préfigurant en somme l’intention de l’anthropologie
structurale, ce qui, soit dit en passant, illustre la continuité de
l’oeuvre de C. Lévi-Strauss depuis les premiers chapitres des
Structures élémentaires de la parenté jusqu’aux
Mythologiques. Toutefois, ce serait méconnaître la
complexité de la pensée mythique comme de la réflexion
anthropologique, que de formuler le problème de ce passage
en termes d’opposition, comme si Nature et Culture étaient
deux domaines séparés entre lesquels il faudrait jeter un
pont. En réalité, il vaudrait mieux parler d’émergence, car les
mythes présentent l’apparition de la Culture comme une
transformation ou un modelage de la Nature elle-même : les
choses s’y mettent en ordre les unes par rapport aux autres,
les phénomènes se voient imprimer un cours régulier et
périodique, bref : la Nature est culturalisée.
Inversement la Culture est en quelque sorte naturalisée,
puisque les mythes cherchent dans l’ordre naturel un
homologue et un garant de l’ordre social, ou le camouflage
de ses contradictions. Au surplus, l’être humain est aussi un
être naturel et le façonnement culturel de la Nature le
concerne directement : les mythes expliquent comment les
procès physiologiques dont il est le théâtre ont été
régularisés ou à quelles conditions leurs effets néfastes
peuvent être neutralisés.
En somme, la Culture se définit non comme un domaine
mais comme une opération, celle qui fait de la Nature un
véritable univers, c’est-à-dire un ensemble d’où sont bannis
les dangers opposés de la dispersion et de la collision. Cette
opération est une médiation — et ce mot montre combien la
logique du structuralisme consonne avec celle des mythes —
qui à la fois sépare et unit, maintient à la distance
convenable les choses et les hommes, les choses entre
elles, les hommes entre eux. C’est donc, dans tous les sens
du mot, une leçon de maintien que donnent les mythes
indiens, leçon qui — pour reprendre deux de ces épigraphes
que Lévi-Strauss choisit avec un soin particulier — devrait
nous sauver de ” cet abîme d’égarement dans lequel nous
vivons en ce qui concerne les femmes et nos rapports avec
elles ” (Tolstoï) et nous rappeler que ” nulle société ne peut
exister sans échange, nul échange sans mesure commune,
et nulle mesure commune sans égalité. ” (Rousseau).
1. On trouvera aux pages 185 et suivantes une critique,
d’autant plus éclairante qu’elle porte sur un problème précis
d’interprétation, de la mythographie classique.”

Jean Pouillon
Claude Lévi-Strauss. L’origine des manières de table
(Mythologiques III) Plon éd. 480 p.


Pennac, le rescapé

novembre 29, 2007

Pendant toute sa scolarité, Daniel Pennachioni a eu la sensation d’être un bout de bois à la dérive, bringuebalé par des flots de connaissances inaccessibles, des vagues de données incompréhensibles. Pourtant, en 2006, cet ex-cancre faisait son entrée dans les dictionnaires Larousse et Robert, sous le nom de Daniel Pennac. Mieux, il vient de recevoir le prix Renaudot pour Chagrin d’école (Gallimard), le récit même de ses années d’ “adolescent installé dans la conviction de sa nullité”. Une revanche magistrale pour cet adulte qui n’a renié ni les peurs ni la fantaisie de son enfance et reconnaît que “ si l’on guérit parfois de la cancrerie, on ne cicatrise jamais tout à fait des blessures qu’elle nous infligea ”.

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        (Photo : Soezic)

Né au Maroc d’un père officier, dans une famille cultivée, précédé par trois enfants qui avaient connu des scolarités sans histoire, le petit Daniel n’avait aucune raison atavique de porter un bonnet d’âne. Ni de devenir un écrivain génial, traduit dans 20 langues, d’ailleurs. Affligé d’une dysorthographie chronique et d’une imperméabilité totale aux mathématiques comme à l’anglais et à la mémorisation des dates, le petit Daniel s’enferma dans la certitude du “ No future ”. Il émeut le lecteur de Chagrin d’école en racontant que ces années de “ cancrerie ” ont laissé des traces indélébiles dans sa vie d’écrivain : des tendances à l’angoisse de la page blanche, à la “ rêverie, la procrastination, l’éparpillement, l’hypocondrie ”.

Pourtant, au milieu de toutes ses lacunes scolaires, le cancre avait un talent : celui de la narration. Un professeur de lettres le comprit et fit sauter le verrou en lui en remplaçant l’exercice de dissertation par celui d’écriture d’un roman, chapitre par chapitre. Devenu professeur de français en 1969 dans un magnifique pied de nez à la vie, Pennac se voua corps et âme à la même tâche : celle de faire sauter les verrous qui empêchaient ses élèves d’apprécier la beauté de la langue française. Pendant 25 ans, il tâcha d’incarner sa matière devant ses classes, de créer ce “ présent d’incarnation ” qu’il préconise dans Chagrin d’école, comme une méthode éprouvée, pas une doctrine pédagogique.

Lire, écrire et enseigner devinrent un triptyque magique où les enfants étaient à la fois un auditoire et une source d’inspiration inépuisable. En inventant le personnage de Benjamin Malaussène, bouc émissaire professionnel, aussi attachant qu’improbable, Daniel Pennac s’imposa comme le provocateur en chef de la littérature jeunesse. Puisant aussi bien dans la verve de Raymond Queneau que dans ce que d’autres appellent le “ sabir des banlieues ”, il créa une langue qui ne mâche pas ses mots, saturée d’argot et de néologismes. Une langue où l’on prononce un “ spitch ”, où l’on “ morfle ” et gagne du pognon, dans un Belleville, peuplé de “ camés ” et de flics travestis.

Tous ceux qui ont taxé avec dédain la série des Malaussène, qui s’amuse des codes du roman noir, de littérature populaire, voire de démagogie langagière, ont intérêt à redécouvrir Pennac avec Chagrin d’école. Ils y découvriront une gravité, une vulnérabilité qu’on ne décèle pas toujours sous sa folie verbale. Ils y trouveront aussi de quoi faire réfléchir tous les adultes persuadés d’être devenu “ quelqu’un ” qui assènent aux enfants des “ tu ne feras jamais rien de ta vie ! ”, des “ Vous, Pennacchioni, le BEPC ? Vous ne l’aurez jamais ! Vous m’entendez ? Jamais ! ”.

Béatrice Roman-Amat

Bibliographie sélective
1973 : Le service militaire, au service de qui ? 1982 : Cabot-Caboche
1985 : Au bonheur des ogres
1987 : La fée carabine
1989 : La petite marchande de prose
1992 : Comme un roman
1993 : Kamo, l’idée du siècle (Illustrations de Jean-Philippe Chabot)
1995 : Monsieur Malaussène
1996 : Des Chrétiens et des Maures
1997 : Kamo, l’agence Babel (Illustrations de Jean-Philippe Chabot)
1998 : Aux fruits de la passion
2000 : La débauche (illustrations de Jacques Tardi)
2003 : Le dictateur et le hamac
2004 : Merci
2007 : Chagrin d’école

On peut trouver des articles consacrés à Daniel Pennac dans les archives de la Quinzaine :

Daniel Pennac, Au bonheur des Ogres. Un article de Serge Quadruppani, ” Eloge du paumé “. Revue N° 494 parue le 01-10-1987

Daniel Pennac, Au bonheur des ogres. Un article de Pierre Lepape, ” Ecrivains eux aussi “. Revue N° 443 parue le 01-07-1985

Extrait de l’article « Quand l’Armée prend soin de la Nation » de Bernard Rémy (publié le 01-03-1974), consacré à Le Service militaire, pour quoi faire ? de Daniel Pennac

« Pour Daniel Pennac, avec le service militaire, quelque chose de civil se continue : l’armée, c’est ce qui ferait passer de l’immaturité familiale à l’immaturité du métier, de la vie conjugale, de la vie politique. Autre chose également se continuerait et traverserait la vie de caserne : le rapport de domination patron/ouvrier se traduirait dans la forme E.O.R.appelé ; ce serait la figure militaire d’une forme de pouvoir de nature civile. Dans la continuité qui conduit à lier le savoir militaire de l’officier supérieur au, savoir du diplômé de l’Université dam la figure unique de l’Elite. Le service militaire en tant que médiation, relais quasi civil, ne ferait que déplacer des questions et conflits civils d’un domaine la famille, par exemple dans un autre le métier.
Quelle hiérarchie ?
Cet enserrement du service entre le point de vue d’un commencement civil et le point de vue d’une finalité civile s’accompagne, puisque rien de bien nouveau en fait ne s’accomplit, de remarques conservatrices, dépressives, sur “l’ignorance des masses”, leur “intégration aux rouages du système”. Mais la hiérarchie militaire annonce-t elle, prépare t-elle à la hiérarchie civile ? N’est ce pas une hiérarchie d’une tout autre nature où en certaines circonstances elle disparaît, où le moindre soldat peut disposer d’un pouvoir absolu ? L’exercice du pouvoir militaire recoupe-t-il les différenciations sociales ? »