Exposition consacrée à Jasper Johns à Bâle jusqu’au 23 septembre

mai 20, 2008

Retour sur l’exposition de Jasper Johns au Centre Pompidou en 1978.

Le langage de Jasper Johns

Il faut donc remercier les cigarettes Philip Morris sans lesquelles, si j’ai bien compris, nous n’aurions pas pu bénéficier de l’admirable exposition d’un ensemble de 165 oeuvres de Jasper Johns que l’on peut voir en ce moment à Beaubourg. La question se pose, évidemment, de l’emmêlement du commerce (cigarettes ou galeries) et du musée, quand le musée est, comme en France, institution d’Etat. Le libre jeu du marché et la couverture officielle ne forment pas toujours un couple rassurant.

Cette réflexion, je ne la fais pas obnubilé par la bannière américaine dont on sait que la première fois qu’on l’a vue exposée peinte par Jasper Johns, voici plus de vingt ans, elle a fait grincer les dents à plus d’un. Pierre Restany le rappelle dans le catalogue. “Le public français (de 1959) a peur des New Yorkais et encore plus de leurs présents.” Ces drapeaux étoilés ne se dressent donc plus, devant nos regards chauvins, devant notre angoisse crispée à l’Ecole de Paris, comme le signe trop manifeste que l’histoire de la peinture comme l’histoire tout court, s’écrit désormais aux Etats-Unis d’Amérique.

Mais que faire aujourd’hui de ces bannières, de ces cibles, et de ces boîtes de bière et de ces ampoules électriques coulées dans le bronze, de ces alphabets et de ces plages de chiffres, de ces décimètres et de ces balais, de ces fragments de membres moulés en cire, des mots écrits sur la toile, bref, que faire de l’oeuvre de Jasper Johns ?

Deux recours faciles, opposés en apparence seulement : regarder de trop loin ou de trop près. De loin, c’est prendre sur cette oeuvre le point de vue de l’histoire, se rappeler les querelles de nomination : néo-dadaïsme, nouveau réalisme… évaluer, coups de mémoire à la rescousse quand on n’a plus vingt ans, comment, il y a déjà vingt ans, fut repris, diffracté, retravaillé le legs à demi négligé de Duchamp ou Schwitters. De près, c’est omettre l’objet jadis cassant, mais aujourd’hui classé, et relever les signes de bonheur de peindre comme on dit des bonheurs d’écriture : ce qui est, paradoxalement, réintégrer l’oeuvre dans le champ rassurant de cette “peinture pure” sur laquelle Duchamp, que Johns rencontre en 1959, a fait peser le soupçon que l’on sait.

Je ne dirais pas que l’émoi que nous éprouvons à l’exposition ne vient pas de la couleur, prise dans un double mouvement : rayonnement pur comme d’un objet absolu, et néanmoins tout animée de ces traces de gestes qui la composent, cheminement que souligne souvent, en bas de la toile, ce mince espace laissé comme en réserve. Ce petit plan de toile brute est ici moins un lieu neutre, qu’un reste. Le reste de toute nomination, son jeu, à quoi se crispe la peinture comme son affaire propre. Gray numbers (195 8) et son quadrillage de chiffres ne peuvent plus composer qu’en suites données et en chatoiements singuliers. La vibration chromatique n’est donc qu’une pièce dans le progrès de ce que Duchamp appelait “Conditions d’un langage”.

On se rappelle que dans les notes de la Boite verte il songeait à une langue qui “laissant de côté les différences des langages” serait un système de signes qui différenciés par des couleurs ne relèveraient que les catégories et les articulations du langage substantifs, adverbes, déclinaisons, conjugaisons, rapports de sujet à verbe… “inexprimables par les formes alphabétiques concrètes des langues vivantes présentes et à venir”. Concrétiser les rapports, retenir le “clinamen” seulement, ambition suprême de tout art non rétinien. Mais Duchamp conclut : “Cet alphabet ne convient qu’à l’écriture de ce tableau très probablement”. Le système se localise.

Cette résignation souligne peutêtre le caractère utopique de l’entreprise. Mais, surtout, elle désigne clairement les deux pôles entre lesquels on voit s’écarter, rêvant de les joindre, nombre d’oeuvres d’aujourd’hui, après celles d’hier : le système qui ferait langage et la présence “têtue” des choses. Pour Duchamp, le Grand Verre et les ready-made, ou, chez Aragon, les reliefs du quotidien et, dans le même Paysan de Paris, telle description des Buttes Chaumont. “Des deux côtés curvilignes de cette figure, le septentrional convexe vers le nord-ouest est formé par la rue Manin, le méridional concave vers le sudest, etc.”

Jasper Johns, dans cette Amérique où les objets ont perdu leur singularité pour ne plus faire que séries mythologiques objets-mots d’un pauvre basic-language semblait pouvoir faire l’économie de l’angoisse de l’écart. Le drapeau au collage blanc de 1955 ou la Cible surmontée de fragments en cire de son propre corps, de la même année, montrent qu’il n’en fut rien. Et c’est sans doute pourquoi, plus tard, il prendra soin de ne pas se laisser confondre avec le Pop-Art. Au contraire, la constance de sa préoccupation des “conditions d’un langage” est très visible, quasi démonstrative, dans Untitled, de 1972. Ce polyptyque, ou, plutôt, un faux, un impossible triptyque, composé ensemble, sans solution, à droite, des moulages de membres articulations réelles qui ne sont que de ce corps et de ce tableau à gauche, un réseau de hachures, pure modulation abstraite, au centre, enfin, un impossible ajustement, prolongeable à l’infini, de formes-couleurs, noires et rouges, dallage, dont la moindre tache rose, un trait de pinceau - casse, futilise la quiétude organisatrice.

Que l’oeuvre de Jasper Johns souligne un débat qui ne le concerne pas seul, le “nouvelle” de Robbe-Grillet, La Cible, que l’on trouve au catalogue, le montre. Jadis, dans Le Voyeur par exemple, outre la description géométrique style Rue Manin les objets du monde étaient choisis et assemblés de telle façon qu’ils se lisent comme objets et à la fois composent un système formel (le 8 qui soustend la bicyclette, la corde, le double circuit de l’affiche du cinéma et la structure même du livre). Ou bien encore, chez Robbe-Grillet et chez Butor, le triangle : une formalisation produite par la singularité, la singularité devenue scriptible.

Dans La Cible, fondée (outre les auto-citations) sur les objets de Jasper Johns, la formalisation est double : les choses - chaises, cintre, boîte de bière… laissent paraître leur “chiffre” 4, 7, 9, et s’ordonnent dans le récit (stéréotypé) comme les cercles concentriques de la cible. Formalisation ironique, ou molle ; moins conquérante, à coup sûr, qu’au temps du Voyeur. Et quand, aujourd’hui, Jasper Johns, s’avance, avec ses Hachures, dans les réseaux abstraits du “système”, Robbe-Grillet, lui, rend aux choses leur singularité de déchet, de déchirure : voir le Collage de papier journal, laque et vernis à parquet sur papier, la première oeuvre reproduite dans le catalogue, main de papier déchiré signée Alain Robbe-Grillet, en hommage à Jasper Johns…

par Georges Raillard


Norman Mailer, un géant dérangeant

novembre 15, 2007

Peu d’écrivains américains ont autant joué le rôle de conscience politique et de poil à gratter de la société américaine que Norman Mailer. Romancier, journaliste, essayiste, poète et cinéaste, qui vient de s’éteindre, le 10 novembre, à l’âge de 84 ans.

Passionné très tôt par la littérature, il avait commencé sa carrière d’écrivain en publiant à 25 ans Les Nus et les Morts (Albin Michel), un grand roman sur la Seconde Guerre mondiale, inspiré de son expérience sur le front japonais. Il s’inscrivait ainsi dans la continuité d’Hemingway, dont il avait dévoré l’œuvre et qui avait écrit L’Adieu aux armes à la suite de son engagement sur le front italien pendant la Guerre de 14-18. Roman pacifiste qui s’interroge sur les moteurs de la haine de l’ennemi, Les Nus et les Morts connut rapidement le succès. Toutefois, il créa aussi la première polémique d’une vie qui en compta beaucoup, en critiquant l’attitude des Américains en guerre.

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          Photo : Jerry Bauer

Avec l’essai Pourquoi sommes nous au Vietnam ? (Grasset) en 1967 puis Pourquoi sommes nous en guerre ? [en Irak] (Denoël) en 2003, il continua à creuser cette veine anti-belliciste. Farouche opposant aux politiques des deux présidents Bush, il n’hésita pas à dénoncer l’attirance de l’Amérique pour la violence comme pour l’argent.
Journaliste, il cofonda en 1955 le journal new-yorkais Village Voice et écrivit de nombreux article pour le New Yorker et le Sunday Times. Avec une plume toujours acérée, il fit aussi bien partager à ses lecteurs les matches de boxe que les conventions politiques. Des thèmes qui révélaient son goût pour les combats titanesques. Ami de Marlon Brando, Charlie Chaplin, ou encore Muhammad Ali, il défraya également la chronique pour ses excès et sa vie privée mouvementée, notamment lorsqu’il agressa au couteau sa seconde épouse.

Tout au long de sa vie, il aima jouer sur la frontière entre réalité et fiction et brouiller les pistes entre les genres littéraires. Il écrivit ainsi des Mémoires imaginaires de Marilyn [Monroe] (Laffont) et Le chant du bourreau (Laffont), un roman qui retrace la vie de Gary Gilmore, le premier américain exécuté après la restauration de la peine de mort. Norman Mailer osa même se glisser dans la tête de Jésus, en publiant en 1995 une sorte d’autobiographie du Christ, L’Evangile selon le fils (Plon).

Au fil des ans, les honneurs et les récompenses ne l’inclinèrent pas à moins d’intransigeance et à lisser son discours : deux fois lauréat du prix Pulitzer et une fois du National Book Award, il fut également décoré de la légion d’honneur par l’ambassadeur de France aux Etats-Unis en 2006. Son dernier roman, Un château en forêt, paru le 11 octobre 2007 en France (Plon), renouait le fil conducteur de l’étude de la violence, en se penchant sur l’enfance d’Hitler.

Norman Mailer emporte donc avec lui une question irrésolue, celle de l’origine du mal. Il conclut Un château en forêt par la réflexion lucide et angoissée « Cette question n’a pas de réponse mais les bonnes questions sont faites pour résonner longtemps en nous ». Une phrase qui sonne étrangement comme l’aboutissement d’une oeuvre, alors qu’elle ne devait être que la conclusion du premier volet d’une trilogie sur Hitler.

Béatrice Roman-Amat

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    Photo : Nancy Crampton/Robert Laffont éd.

    On peut trouver les articles consacrés à Norman Mailer dans les archives de la Quinzaine :

    1. Mailer, Norman ” Le combat du siècle “. Un article de Pieiller, Evelyne ” Petits formats ” Romans, récits (historiques). Revue N° 838 parue le 16-09-2002

    2. Mailer, Norman ” L’Amérique “. Un article de Kasbi, François ” Dans les vitrines ” Brèves (parutions) Histoire pays (Etats-Unis) Société (essais). Revue N° 777 parue le 16-01-2000

    3. Mailer, Norman ” L’Evangile selon le fils “. Un article de Bitoun, Lazare ” Moi et Jésus ” Romans, récits Littérature (contemporaine). Revue N° 736 parue le 01-04-1998

    4. Mailer, Norman ” Oswald, un mystère américain “. Un article de Rovet, Jeanine ” Entre l’absurde et le tragique ” Romans, récits Littérature (contemporaine) En premier. Revue N° 681 parue le 16-11-1995

    5. Mailer, Norman ” Harlot et son fantôme “. Un article de Wagner, Jean ” La C.I.A. vue par Mailer ” Romans, récits Littérature (contemporaine). Revue N° 612 parue le 16-11-1992

    6. Mailer, Norman ” Un rêve américain (pp. 1965) “. Un article de Pieiller, Evelyne ” Les “poches” d’Evelyne Pieiller ” Brèves (parutions) Romans, récits Littérature (20e). Revue N° 438 parue le 16-04-1985

    7. Mailer, Norman ” Les vrais durs ne dansent pas “. Un article de Pieiller, Evelyne ” Une cosmologie fabuleuse ” Romans, récits Littérature (contemporaine). Revue N° 433 parue le 01-02-1985

    8. Mailer, Norman ” Morceaux de bravoure (pieces and pontifications) “. Un article de Pieiller, Evelyne ” Une cosmologie fabuleuse ” Recueil (articles, critiques) Recueil (textes) Littérature (contemporaine). Revue N° 433 parue le 01-02-1985

    9. Mailer, Norman ” Ancient evenings “. ” Des pharaons à une “gnose américaine” ” Brèves (parutions) Romans, récits (historiques) Histoire périodes (Antiquité égyptienne). Revue N° 393 parue le 01-05-1983

    10. Mailer, Norman ” Le Chant du bourreau “. Un article de Sarraute, Anne ” De Norman Mailer : un immense happening ” Romans, récits Société (justice, prison) Littérature (contemporaine). Revue N° 339 parue le 01-01-1981

    11. Mailer, Norman ” Transit to Narcissus “. ” Le premier roman de Norman Mailer ” Brèves (parutions) Edition (inédits). Revue N° 278 parue le 01-05-1978

    12. Mailer, Norman ” The fight “. ” Biographies ” Brèves (parutions) Biographies (divers). Revue N° 218 parue le 01-10-1975

    13. Mailer, Norman ” Graffiti de New-York “. Un article de Pierre, José ” Le langage des graffitis ” Arts pays (Amériques) Arts (populaires) Société (pratiques culturelles) Arts (graphiques). Revue N° 201 parue le 01-01-1975

    14. Mailer, Norman ” Marilyn “. Un article de Ciment, Michel ” Marilyn, racontée par Norman Mailer ” Littérature (évocation) Biographies (acteurs, comédiens) Cinéma (biographies). Revue N° 198 parue le 16-11-1974

    15. Mailer, Norman ” Un caillou au paradis “. Un article de Renaud, Tristan ” Mailer avant Mailer ” Romans, récits (nouvelles) Littérature (contemporaine). Revue N° 182 parue le 01-03-1974

    16. Mailer, Norman ” Prisonnier du sexe. Réponse aux femmes “libérées” “. Un article de Ball, Irène ” Norman Mailer et les femmes ” Société (femmes, condition féminine) Société (sexualité) Essais (polémiques). Revue N° 130 parue le 01-12-1971

    17. Ginsberg, Allen Jones, LeRoi Mailer, Norman Lowell, Robert Dickey, James Bellow, Saul Plath, Sylvia. Un article de Fauchereau, Serge ” Etats-Unis. “Des figures intéressantes, rien de plus”. Entretien avec M.L. Rosenthal ” Dossiers (Voies nouvelles de la littérature) Littérature pays (Etats-Unis) Entretiens (chroniqueurs, critiques). Revue N° 126 parue le 01-10-1971

    18. Mailer, Norman ” Bivouac sur la lune “. Un article de Amette, Jacques-Pierre ” Plus qu’un reportage ” Sciences (astrophysique, cosmologie) Journaux (reportages) Société (technologie). Revue N° 120 parue le 16-06-1971

    19. Mailer, Norman ” Les armées de la nuit “. Un article de Wagner, Jean ” Marche sur le Pentagone ” Romans, récits (autobiographiques) Politique pays (Etats-Unis) Littérature (contemporaine). Revue N° 95 parue le 16-05-1970

    20. Mailer, Norman ” Les armées de la nuit “. Un article de Wagner, Jean ” Marche sur le Pentagone ” Romans, récits (autobiographiques) Politique pays (Etats-Unis). Revue N° 95 parue le 16-05-1970

    21. Mailer, Norman ” Pourquoi sommes nous au Vietnam ? “. Un article de Gaugeard, Jean ” Un Homère yankee ? ” Romans, récits Littérature (politique) Littérature (contemporaine). Revue N° 54 parue le 16-07-1968

    22. Mailer, Norman ” Un rêve américain “. Un article de Wagner, Jean ” Le sexe, l’alcool, le pouvoir ” Romans, récits Littérature (contemporaine). Revue N° 26 parue le 15-04-1967

    Extrait de l’article “Mailer avant Mailer” de Tristan Renaud (paru le 01-03-1974) consacré au recueil de nouvelles Un caillou du paradis :

    “Les nouvelles de ce recueil, pour qui ne connaît pas l’oeuvre de Norman Mailer, ne permettent guère de juger de son talent. Elles sont, par contre, indispensables à tout lecteur qui s’est attaché à suivre les avatars d’une démarche plus que singulière qui, de les Nus et les morts à Bivouac sur la lune , en passant par l’effarant Rivage de Barbarie et le superbe Rêve américain , rend compte non d’un génie littéraire certain, mais d’un tempérament hors pair qui, débarrassé de ses boursouflures, de ses bavardages “philosophiques”, de son hypertrophie du Moi, pour ne pas parler de mégalomanie, eût sans doute fait de Norman Mailer un des écrivains les plus importants des Etats Unis, même si ses déclarations tonitruantes, sa volonté de plus en plus affirmée jusque dans ses contradictions de coller à l’événement, en super journaliste qu’il sait être parfois., comme, dans les Armées de la nuit, ont plutôt tendance à faire de lui un “personnage” avec ce que cela comporte inévitablement de folklore et, partant, à l’éloigner du grand romancier qui avait pu écrire les Nus et les Morts“.