Lefebvre parle de Marcuse

mai 12, 2008

Article paru le 15 juin 1968 dans la Quinzaine

Couverture du n° 52 du 15 juin 1968

Herbert Marcuse, philosophe allemand qui vit depuis longtemps aux Etats Unis, passe pour l’un des inspirateurs du mouvement de contestation qu’incarne à peu près partout dans le monde, aujourd’hui, la jeunesse étudiante. On a publié de lui, en français : Eros et civilisation (Ed. de Minuit), Le marxisme soviétique (“ Idées ”, Gallimard), et vient de paraître, très opportunément, L’un de ses ouvrages essentiels : L’homme unidimensionnel.

Marcuse fonde son analyse à partir du champ d’observations que constitue la société américaine, parangon de la société capitaliste à son plus haut point de développement. Il la caractérise comme une “ société close ” en ce sens “ qu’elle met au pas et intègre toutes les dimensions de l’existence privée et publique ”. Les forces d’opposition qui, dans les étapes antérieures du capitalisme, luttaient contre le système, sont désormais intégrées dans ce système et utilisées par lui. Elles deviennent “ facteur de cohésion et d’affirmation ” dans L’ouverture de ce système vers l’extérieur : expansion économique, politique et militaire. A l’intérieur du système “ le mal se montre dans la nudité de sa monstruosité comme contradiction totale à l’essence de la parole et de l’action humaines ”. Ce qu’il exporte, c’est une “ forme de vie ” fondée sur la non-liberté et la répression.

Pour Marcuse, la revendication de liberté doit abandonner son caractère “ idéologique et poussiéreux ” pour se reconnaître comme un instinct de vie non sublimé. C’est la jeunesse qui l’exprime dans sa “ dimension profonde ”, “ biologique ”, “ organique ”, “ vitale ”. Dans sa “ rébellion à la fois instinctuelle et politique, la possibilité de libération est saisie ”. Malheureusement, il manque à la jeunesse, pour réaliser celle ci, “ la puissance matérielle ” qui n’appartient plus, non plus, selon Marcuse, à la classe ouvrière.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe plus de contradictions dans la société capitaliste. Mais elles jouent à l’intérieur du système et sont finalement aplanies si l’on ne dépasse pas le schéma marxiste des forces de production. La “ négativité ” représentée par la jeunesse et qui s’oppose à la “ positivité ” du système dans son entier doit contester celui ci et le combattre “ en tant que tout ” à partir de l’existence même des hommes “ dans leurs besoins vitaux ”

Dans sa préface à L’homme unidimensionnel, écrite en février 1967, Marcuse déclare cependant que la guerre du Vietnam prend figure de tournant dans l’évolution du système capitaliste, celui-ci apparaissant désormais comme “ crime contre l’humanité ” et ayant à faire, pour la première fois, à des forces de résistance “ qui ne sont pas de sa propre nature ”. Pour la première fois également coïncident “ des facteurs objectifs et des facteurs subjectifs du renversement ”. Marcuse attend que se manifeste un “ contre-mouvement international et global ” qui peut seul arrêter l’expansion du système. Et il définit ainsi la tâche présente : “ Réveiller et organiser la solidarité en tant que besoin biologique de se tenir ensemble contre la brutalité et l’exploitation inhumaines. ”

Les thèses que nous venons brièvement de résumer sont examinées au fond par Henri Lefebvre et confrontées avec les raisons de tous ordres qui ont mené chez les étudiants à l’explosion de mai en France.

Henri Lefebvre

Pendant le séjour d’Herbert Marcuse à Paris, entre le 6 et le 13 mai, plusieurs opérations idéologiques se déroulent autour de lui. A l’Unesco, un colloque international tente d’enliser définitivement la pensée marxiste dans l’académisme. Sous le signe du sérieux, on embaume Marx et son œuvre. Marxistes de tous les pays, officiellement unis, rivalisent de “ scientificité ”. De son nom, de son prestige, Marcuse avalise, alors qu’il a précisément montré dans “ One dimensional man ” comment la rationalité constituée en corps scientifique entre dans l’ordre de la société industrielle avancée (1).

Pendant cette semaine agitée, le mouvement étudiant passe sur les débris d’idéologies diverses, non pour laisser la place vide, mais parce qu’un besoin théorique se fait jour. Les étudiants refusent les représentations et images qu’on leur a offertes, y compris l’humanisme classique et le technocratisme environnant. Ils souhaitent une théorie neuve, dans l’élaboration de laquelle ils se veulent partie prenante. C’est alors qu’on leur propose Herbert Marcuse pour “ maître à penser ” et qu’on présente sa thèse de la société close.

Cette thèse pousse jusqu’à son terme logique le concept de la réification ; elle l’étend à la réalité sociale entière. Que montre H. Marcuse ? Une société tellement structurée qu’elle se fige. Le mouvement n’y est plus qu’apparence. Elle intègre et réintègre jusqu’aux opposants, et seuls les désespérés peuvent tenter l’assaut. Très exactement, Herbert Marcuse met au pied du mur. Quel mur ? Seule une pratique peut répondre.

S’il y a mouvement, si le mouvement élargit une fissure, c’est que la muraille se lézarde, c’est qu’elle peut s’effondrer. Et voilà une critique en acte de la “ société close ”, du moins en ce qui concerne la France et l’Europe. Si l’on prouve que les phénomènes sociaux ne rentrent plus dans les concepts élaborés par Marcuse, c’est que son analyse ne suffit pas. A la critique en acte correspondra une critique théorique, sur un terrain autre que celui occupé par Marcuse.

Enfin, si la réflexion peut donner forme à des spontanéités, on aura déterminé ce qu’il y a d’acceptable dans la pensée d’Herbert Marcuse : sa fonction utopique pendant une période.

Ces événements ne relèvent pas d’une seule analyse. Ils peuvent se mettre diversement en perspective. Par exemple, on peut les examiner du point de vue du savoir, de son contenu (analytique ou synthétique, fragmentaire ou global) et de sa transmission (plus ou moins dogmatique). Le point de vue des institutions, de leur examen critique, en y comprenant l’Université, ne manque certes pas d’intérêt. Pourquoi ne pas saisir l’actualité en partant d’une théorie des idéologies ? ou de la division du travail, technique et sociale ? Le point de vue “ classique ” sur les classes et leurs luttes, la petite bourgeoisie et ses fluctuations, la bourgeoisie et ses difficultés, le prolétariat et ses problèmes, n’a pas disparu, les faits rappellent que la théorie du mouvement ne peut venir que du mouvement lui même. Il ne s’agit pas ici de formuler une doctrine, mais de montrer qu’il y a mouvement, donc exigence théorique. Cet apport n’a qu’un but : signaler que les concepts et catégories liés à la théorie de l’industrialisation et de la société dite industrielle ne suffisent déjà plus. Sans avoir perdu toute portée et toute efficacité, ils déclinent.

Du point de vue de l’analyse des phénomènes urbains, le mouvement actuel s’est déployé en plusieurs temps :

Faculté parisienne hors Paris. Non loin de la Défense. Vers l’an 1980 ce sera, peut être, un centre urbain. En attendant, bidonvilles, terrils (travaux du métro), H.L.M. prolétariens ou semi, font l’environnement. Paysage désolé, désolant. La Faculté a été strictement conçue selon les exigences de la société industrielle ; on a projeté une entreprise destinée à une production celle de petits cadres. Sans d’ailleurs aller jusqu’au bout de ce programme qui s’inscrit sur le terrain et non dans l’enseignement. En conséquence, cette Faculté ne sera pas tant une entreprise, bien qu’elle en ait l’allure, qu’un lieu. Un lieu marqué, dont le sens n’apparaîtra que peu à peu. Il porte la marque de l’absence. L’absence, c’est le lieu “ où le malheur prend forme ”. Dans cet endroit, le travail perd son sens et le non-travail prend un sens. Au milieu d’une société et d’une civilisation fondées sur la Ville, ce lieu porte la double marque du vide et du “ social extra-social ”, de l’anomique. Dans ce produit de choix, la Faculté, l’ensemble de la société s’absente et obsède. Lointaine et future, la Ville devient utopique pour des gens installés dans une telle hétéro-topie, génératrice de tensions, repoussante et repoussée.

La grande mutation

Avec la Ville, la Culture se change en Utopie. Dans l’ici et le maintenant, on vit selon une double ségrégation, fonctionnelle et sociale. Fonctionnellement, la culture a été déportée dans un ghetto d’étudiants et d’enseignants, parmi les ghettos des “ laissés pour compte ” de cette société. Une dérisoire pensée urbanistique a poussé jusqu’au bout la ségrégation qui produit des effets paradoxaux. La Cité universitaire, où se spécialise et se réduit au minimum la fonction d’habitat, devient le lieu de la rébellion sexuelle ; le moindre interdit passe pour intolérable, car il symbolise toutes les pressions et répressions.

Quant aux bâtiments de la Faculté, spécialisés dans la fonction culturelle, ils deviennent le lieu de la rébellion politique. Un “ extraordinaire de l’ordinaire ” assez étonnant s’y condense, quotidienneté de l’intelligence réduite à son fonctionnement, pauvreté spécifique s’accordant avec l’immense hall gris et froid, contrastant avec la richesse mythique (utopique) du Savoir officiellement dispensé.

Dans un tel contexte, les effets de la ségrégation sociale s’inversent. Garçons et filles des quartiers aisés n’échappent pas au malaise. Pour une part d’entre eux, il se charge d’angoisse. Traversant les ghettos, ils vont au-delà du spectacle. Fusion des classes ? Non, mais pour le moins confusion. Plus d’un étudiant issu de la bourgeoisie se tourne contre elle. Refusant l’image du Père, ces étudiants refusent aussi celle du patron et le paternalisme professoral. Ils assument, dirait un philosophe, la négativité.

Quant aux autres, ils se dirigent selon des soucis très positifs : les cours, les examens, les débouchés. Mais alors ils interrogent l’horizon et ce qu’ils aperçoivent les inquiète. Les mêmes, parfois, réclament un job et refusent la société entière qui ne leur offre rien de séduisant ni rien d’assuré : ni aventure, ni sécurité.

“ Université critique ”

S’agirait il à Nanterre d’un milieu pathologique, d’un “ bouillon de culture ”, si l’on ose dire ? Point. La Faculté prend la fonction d’un condensateur social des inquiétudes, des problématiques ailleurs dispersées. Non pas à cause d’une réussite urbanistique ou architecturale, mais au contraire : en tant que lieu négativement privilégié. Une sorte d’universalité s’y reconstitue : toutes les “ tendances ” s’y font jour, surtout celles qui s’opposent au réel existant. Ce processus n’a rien d’anecdotique, rien de contingent n’a un sens global. C’est l’échec de l’entreprise culturelle conçue selon le modèle de l’entreprise industrielle, et par conséquent insérée dans une pratique sociale partielle, fragmentaire, à la fois ségrégative et prétendant réaliser une intégration.

La fameuse escalade, officiellement présentée comme montée de la violence pure, s’analyse doublement :

Les “ groupuscules ” initiaux, éléments et germes, se mettent en question et sont mis en question, le mouvement, vague ascendante, franchit obstacles, barrages, concessions et tentatives de récupération. Entre les garages de la légalité et les impasses de la brutalité, il passe, il s’intensifie, il s’étend. Sans toutefois entamer une masse considérable de réalistes attachés aux normes traditionnelles. Il passe ainsi de la réflexion à la revendication, de la revendication à la contestation, de la contestation abstraite et seulement critique à la “ praxis ” contestante.

Du point de vue de l’objet. Le mouvement franchit assez vite l’étape des objectifs économiques : revendications matérielles (locaux, personnels, crédits), débouchés, état du marché culturel. La question de la connaissance et de son rapport avec l’idéologie se pose aux étudiants dans toute son ampleur. Ils adoptent alors un mot d’ordre, “ Université critique ” bientôt débordé. Ils s’en prennent à toutes les institutions, et spécialement à l’information étatiquement contrôlée et diffusée.

Pendant ces semaines, une effervescence vient remplir ces lieux. l’Utopique s’incarne. Tel vaste panneau sur la société de consommation, collage et montage de photos, de pages publicitaires, de citations poétiques, aurait mérité mieux que la destruction immédiate, à la fois comme témoignage et comme œuvre d’une créativité spontanée. Dans cette effervescence, le temps ravivé scintille. La fête et l’élément ludique naissent de l’agitation. Une opposition, fort significative et fort impertinente, entre dans le discours, l’oriente contre le contexte répressif. A la transgression s’oppose le folk lore. Pour ceux qui transgressent, les règles et normes tombent de ce fait dans le folk lorique.

Le mouvement ne franchit le seuil qui sépare la contestation abstraite de la pratique contestante qu’après la fermeture de la Faculté nanterroise. Alors il se transporte à Paris, où il s’étendra de façon déconcertante. Dans la Ville, il oscillera entre la fête urbaine et la guérilla urbaine (terme adopté en haut lieu et qui conviendrait encore mieux à la répression policière qu’aux initiatives des étudiants). Cette fluctuation entre le jeu et la violence oriente la fête vers la tragédie. La Commune de Paris peut passer pour un exemple de ce mouvement dramatique en contexte urbain. On a pu parler de “ commune étudiante ”. Plus brillante que juste, cette formule dissimule les différences et masque à la fois l’exigence d’une théorie et l’élargissement vers le prolétariat du mouvement des étudiants.

Pendant les manifestations Paris change. Paris se retrouve : rues, paysages, le Quartier Latin délivré des autos, redevenant promenade et forum. Transgression et création vont ensemble (les masques Nô, blancs et sanglants, autour du mannequin suspendu à la potence, pendant la manifestation du 13 mai, etc.).

L’imagination prend le pouvoir

Autour d’elle tend à se centraliser le mouvement. Il lui faut un centre, que “ l’hétéro-topie ” de Nanterre ne peut fournir. Les étudiants se réapproprient l’espace du Quartier Latin, qu’ils ont reconquis de haute lutte. Dès lors, la Sorbonne prend une dimension symbolique renouvelée. Ce n’est plus le lieu d’une culture abstraite et d’une “ scientificité ” lointaine. L’utopie s’affirme d’une Culture unitaire, transformée, transcendante à la division du travail, à la spécialisation, à la fragmentation des sciences parcellaires. Cette culture attendue et vécue sur le mode utopique, ce ne sera plus la culture classique et pré-capitaliste ; ce sera encore moins celle de la société capitaliste ou néo capitaliste, violemment attaquée comme idéologie dissolvante et en dissolution. En attendant, une explosion remplit la vieille Sorbonne, celle de la Parole. Il suffit d’écouter pour surprendre ce qui traîne dans les têtes pendant les périodes répressives et qui a besoin de sortir : le meilleur et le pire. Qui parle ? Parfois des gens qui n’auraient jamais osé franchir, en d’autres temps, la porte du Temple aujourd’hui désacralisé. Dans ce même temps, la fête continue, avec de grands moments (dans la cour pleine d’étudiants fatigués, une fille somnolente dans les bras de Victor Hugo cravaté de rouge, un chant de flûte s’élève. — Les devises : “ Le béton engendre l’indifférence ” - “ Le pouvoir à l’imagination ”). Sans oublier les transgressions multiples, plus ou moins réussies.

Une culture unitaire

Fait important. En d’autres époques, les entreprises et les quartiers périphériques orientèrent vers les centres les forces vives. Aujourd’hui, de la centralité restituée, le mouvement a rebondi pour atteindre les périphéries. Tout se passe comme si notre temps entrait dans une nouvelle sphère culturelle, entrevue, entrouverte, celle de la société urbaine. Et ceci sur la base matérielle et sociale de la vie urbaine reprise et métamorphosée en surmontant les ségrégations fonctionnelles et sociales. Les forces montantes, encore mal réunies, encore dissociées, visant sans bien le savoir une transformation qui ne peut s’accomplir dans l’abstrait. Elle exige un espace à la fois symbolique et approprié (ou ré approprié). D’abord utopique, cette culture unitaire veut du temps et de l’espace pour se déployer et se réaliser. Sa fonction utopique se surmontera, ou ce sera l’échec.

La création collective

Ces contradictions se superposent aux anciennes (mal résolues ou aggravées) que l’on négligera ici.

A. Dans cette société qui place au sommet de ses “ valeurs ” la cohérence, qui organise et sur-organise, qui tend vers la rationalité programmatrice, il est extrêmement difficile de maintenir un secteur concurrentiel réservé à la connaissance, à la culture, aux intellectuels, aux étudiants. Des formes périmées de compétition s’y conservent, alors que par ailleurs la hiérarchisation et la bureaucratie l’emportent. Dans un tel secteur, les gens mis en concurrence au profit de ceux qui décident et dominent, ne peuvent que se révolter en se sentant solidaires des “ exploités ” malgré les différences. Étudiants, intellectuels qui n’ont à vendre que leur force de travail, perçoivent mieux l’ensemble de la société, son fonctionnement et ses mécanismes répressifs que beaucoup de salariés, encore que ceux ci détiennent la plus grande capacité politique d’intervention.

B. Dans cette société, beaucoup de conflits se ravivent ou deviennent déchirants. Entre l’activité et la passivité, entre l’intégration et la ségrégation. Entre les séparations et le besoin de participer. Entre le produit et l’œuvre, la consommation et le désir de créer. Entre le discours apparemment “ neutre ” et la répression paternaliste ou brutale. Entre la rationalité organisatrice et la tendance à la dissolution. Entre les points forts de la société (l’organisation de l’entreprise et de la production industrielle) et ses points faibles (la culture, la vie urbaine), etc.

C. Dans cette société, on réclame une “ créativité ” réservée aux groupes anomiques (groupes “ sociaux extra sociaux ” : poètes, philosophes, artistes, en laissant de côté pour l’instant les savants, les techniciens). Parce que l’art a toujours reçu dans l’histoire quelque fonction sociale et idéologique, on a voulu un peu partout fonctionnaliser et même fonctionnariser la “ création ”. On a oublié que la création collective jaillit seulement lorsque la transgression devient “ normale ” dans et par un groupe anomique. Que l’on récupère ou que l’on écrase ces groupes, ils disparaissent ou se taisent, ou vont vers la violence. Ensuite, on déplore la disparition de la “ créativité ” Et l’ennui qui règne…

D. Une autre contradiction se creuse entre la pratique sociale de la société dite industrielle — priorité à la croissance économique, au marché, à la division technique et sociale du travail — et les idéologies, elles mêmes contradictoires, qui justifient les “ valeurs ” indispensables, l’humanisme classique, la grandeur nationale, l’esthétisme, la rationalité opératoire, etc.

E. L’autre société, la société urbaine, cherche sa voie et sa forme à partir des superstructures (institutions, idéologies) et des structures (rapports de production et de propriété, classes et rapports de classes) de la période industrielle. De même, hier, la société dite industrielle, c’est à dire le capitalisme, se constituait à partir de superstructures pré capitalistes, marquées par une longue prédominance de la vie paysanne, de la production agricole, des idéologies rurales.

A peine mises en place, même pas complètement élaborées, les superstructures de l’industrialisation se détériorent et commencent à dépérir dans les pays industriels avancés.

Henri Lefebvre

M. Herbert Marcuse :
L’homme unidimensionnel.
Ed. de Minuit, Coll. Arguments, 282 p.


En Sorbonne

mai 12, 2008

La caractéristique la plus frappante du mouvement de mai 68 est de crever, de traverser les schémas, de faire éclater les modèles politiques, économiques, sociaux, culturels, où l’on tente de l’enfermer. Son extraordinaire résonance internationale — il frappe à Madrid comme à Belgrade, à Tokyo comme à Washington, à Berlin comme à Milan, sans s’inquiéter de la nature des régimes ou des équilibres sociaux — et son impact dans des couches sociales tenues jusqu’à présent pour “ quantité négligée ” et victimes d’un véritable “ refoulement ” social — ouvriers immigrés, jeunes chômeurs, blousons noirs — indiquent que le mouvement s’alimente aux sources les plus profondes de la personne, à une énergie de vie que cernent le mieux les termes de spontanéité, liberté, gratuité, créativité, bref, la notion de Jeu, comme essai et déploiement de tous les possibles d’un individu, comme ouverture indéfinie, élan perpétuel, affirmation plénière et joyeuse de soi qui rend insupportables tous les cadres et tous les rôles préétablis.

Ainsi comprend-on mieux le style des barricades et des manifestations, la parole, non pas figée dans ses formes contraintes mais jaillissant — avec quelle surprenante aisance, quelle grâce, souvent — comme le dynamisme même, la modulation de l’intimité individuelle. L’une des réussites peut être les plus fécondes du mouvement de mai 68 est d’avoir arraché la parole au pouvoir gaulliste et à ses oppositions officielles, et de l’avoir rendue, distribuée à tous ; le régime connaissait son apogée dans la cérémonie sacrée qu’était l’allocution du général, elle-même ramassant toute sa substance dans un mot fétiche, jetée en pâture à la presse complice et aux foules médusées ; brusquement, tous ces discours sonnent creux, sonnent faux, même lorsqu’ils se détachent sur fond de crosses et de gâchettes. Comme le pouvoir, la parole est “ dans la rue ”, c’est a dire dans les amphis, les usines, les magasins, les bureaux, les lieux de travail ; il ne sera sans doute plus possible de la reprendre, de la “ récupérer ”.

Le Jeu révolutionnaire de mai 68 n’a pas été seulement révélation des masques et mascarades, de la “ chienlit ” du pouvoir et de ses oppositions, il n’a pas simplement crevé les effigies solennelles — ministres, politiciens, professeurs, patrons, maîtres et chefs en tous genres ; il a été, il est toujours, en même temps qu’une réalité humaine, politique, culturelle, pleine et homogène, un apprentissage des figures nouvelles, souvent imprévisibles, sur lesquelles le mouvement a des chances de déboucher, qu’il est précisément en train d’élaborer, d’essayer, comme on dit d’un enfant qu’il “ essaye ” ses muscles et ses sens et ses synapses — essai, jeu, exercice, qui n’ont rien à voir avec l’amusement facile et imitatif (celui justement auquel se livrent les gaullistes lorsqu’enfermés dans leurs voitures, comme tous les weekendards, ils klaxonnent sur le rythme d’ “ Algérie française ! ”), mais qui sont l’expression même de la maturation, du développement, de la vie.

Ce bouillonnement de vie, la Sorbonne en offre une merveilleuse illustration ; elle écrase le capitalisme sur son propre terrain, sur ses propres prétentions — à l’efficacité, au rendement, à la productivité. Hier encore, énorme organisme grabataire et bouffi, elle est devenue un organisme vivant, agile, alerte, travaillant à plein temps, nuit et jour, multipliant les services et les circuits : les amphis n’ont jamais connu public aussi nombreux, enthousiaste, délirant, créateur ; les murs se couvrent d’affiches, de proclamations, de manifestes, de graffiti, et parfois de fresques vraiment informelles peinturlurées à la hâte ; de tableaux et de poèmes ; on a installé une infirmerie, qui a soigné des centaines de blessés ; une crèche, au troisième étage, a été aménagée, les nourrissons et les enfants y passent des heures exquises ; un service de presse édite un bulletin d’information et reçoit les journalistes ; un peu partout, on mange, on dort, on boit, on imprime des tracts ; on trouve même le temps de flâner et de méditer au soleil ; un immense piano à queue, au pied de la chapelle, domine la cour transformée en kermesse politique.

Il est important de noter que c’est un mouvement international qui organisa la manifestation pour le Vietnam à Berlin, avec Rudi Dutschke, qui fut le point de départ de toute l’agitation étudiante en Europe.

Le mouvement de mai 1968 ne reconnaît aucun “ maître à penser ”, comme on dit, et n’en cherche aucun. Si le nom d’Herbert Marcuse, qui fit il y a quelques années une série de cours à l’École des Hautes Études, devant un auditoire qui ne dépassa jamais dix personnes, a été prononce, il était inconnu de la presque totalité des étudiants. C’est moins des hommes que des situations globales qui ont inspiré le mouvement, et les deux plus importantes sont le Vietnam et Cuba. Il est utile de rappeler que le Mouvement du 22 mars, qui a joué un rôle déterminant, doit son nom à la journée du 22 mars, au cours de laquelle une centaine d’étudiants de Nanterre occupèrent un amphithéâtre pour protester contre l’arrestation de militants des Comités vietnamiens ; et le premier amphi baptisé par les étudiants révolutionnaires s’appelait amphi , . Les manifestations les plus importantes, qui précédèrent les journées de mai, se déroulaient sur le thème du Vietnam, et les militants scandaient leur marche sur un rythme d’allégresse avec les noms de “ Ho Chi Minh, oh oh ” et “ Guevara, che che ”.

Et il est significatif, que son porte-parole soit l’Allemand Cohn Bendit, faisant faire à la France en quelques jours un bond de plusieurs années. Cohn Bendit donne à la révolution un rythme de ballet ; il n’est jamais là où on l’attend (par exemple la conférence de presse à la Sorbonne), toujours là où on ne l’attend pas (dernier défilé de l’UNEF, le 31 mai), il nargue les autorités, bondit par dessus les frontières (“ les frontières, on s’en fout ! ”), terrorise tous les “ assis ”, refuse d’entrer dans le rôle de vedette ou de leader qu’on lui tend de tous côtés. Sa force et la raison profonde de son harmonie avec le mouvement, c’est qu’il ne tient pas de place, qu’il est animation pure ; sa présence n’est pas celle d’une opacité exclusive des autres, elle dessine au contraire un espace ouvert et libre où l’autre se sent advenir ; son volontarisme est source de spontanéité, préserve et associe la volonté des quelques milliers d’étudiants révolutionnaires qui sont les créatures véritables du mouvement.

La Révolution est une fête proclame une affiche manuscrite sur les murs de la Sorbonne. Elle surgit, de fait, dans une société de l’ennui, une société sans fête véritable, dans un paysage social d’objets trafiqués, dans un paysage politique encombré de potiches et de fantômes, dans un paysage culturel fourmillant de zombies ; aussi la résurgence des courants libertaires, si caractéristique du mouvement, doit être perçue dans une perspective nouvelle : ils expriment à la fois la revendication traditionnelle des “ laissés pour compte ”, de tous ceux dont l’avenir économico social est bouché, et aussi le besoin nouveau, typiquement moderne, d’échapper à la contrainte et à l’envahissement des objets. Ainsi a pu s’opérer la rencontre fructueuse entre les étudiants les plus lucides et les éléments les plus démunis, jeunes ouvriers, chômeurs, et dans la Sorbonne en fête, véritable alma mater, authentique matrice, tandis que les étudiants et quelques professeurs, dans les salles discrètes des Comités d’action, dessinent le nouveau visage de l’Université.

Il faut pourtant compter avec les trouble fête, avec tous ceux qui ne connaissent d’autre flamme, d’autre feu, que celui qui surgit d’un tombeau, tous ceux qui ont partie liée avec la mauvaise mort.

par Roger Dadoun