Partir, s’intégrer, cultiver ses différences

mai 4, 2008

Revue N° 891 parue le 01-01-2005

“On célébrait, en août 2004, la Libération de Paris et l’entrée des troupes de Leclerc dans la capitale. Au premier rang, trois chars dans lesquels avaient pris place des vétérans, tous espagnols, et français. Ces Républicains qui avaient fui leur pays natal pour combattre ensuite contre l’Occupation nazie en France disaient, en un raccourci ce que fut l’immigration dans le siècle.

Gens d’ici venus d’ailleurs. C’est le titre choisi par Gérard
Noiriel, spécialiste du sujet depuis son Creuset français en
1992 pour raconter avec des photos, cette histoire que nous
partageons tous. N’oublions en effet pas, au milieu des
polémiques et des haines, qu’un Français sur trois compte un
ancêtre d’origine étrangère. Les patronymes en témoignent,
mais pas seulement, comme on le voit en lisant ce bel
album.
La table des matières, constituée de verbes à l’infinitif,
rappelle les grandes étapes de l’immigrant : “Partir”, “se faire
une place”, “s’intégrer”, “cultiver ses différences”. Ces quatre
grands moments structurent l’ouvrage. Noiriel emploie le
terme d’immigrant, utilisé dans un autre “creuset”, les
Etats-Unis. Il le juge moins péjoratif qu’immigré. En cette
matière, on le sait, les mots sont des balles. Plutôt qu’un
traitement chronologique, il a choisi d’aborder des thèmes.
Là non plus, le choix n’est pas indifférent. On connaît
l’antienne : “avant, ils s’intégraient, maintenant, ils sont
inassimilables.” Or comme le montrent rappels historiques et
photos, cette vision idyllique est fausse. Des pogroms
anti-italiens d’Aigues-Mortes en 1893 aux manifestations
antisémites des années trente, (pour des quotas en faculté
de médecine), on a souvent jugé l’étranger comme quelqu’un
de dangereux. Une photo prise lors des grèves dans
l’industrie automobile en 1983 sert d’indice : parmi les
travailleurs maghrébins, l’un s’adonne à l’une des prières
quotidiennes. Islamisme. Le mot est suggéré, et l’on n’est
pas encore entrée dans la terrible période ouverte par le 11
septembre. L’intérêt de cet album rédigé par un historien, est
de remettre les faits en perspective, et d’abord de montrer le
formidable apport que constitue l’immigration.
En effet, que ce soit par calcul cynique ou par humanisme, il
ne faut pas se tromper : sans l’aide massive des immigrants,
la France serait un petit pays sur le plan démographique
économique et culturel. Trois vagues ont sauvé son industrie,
comme le montre l’auteur. La première a permis
l’industrialisation à l’époque du Second Empire. La deuxième
vague a remplacé les un million trois cent mille morts de la
guerre de quatorze. La troisième a contribué à l’expansion du
pays pendant ces trente glorieuses qui s’achèvent vers 1973.
Et Noiriel explique que jamais nous ne supporterons le choc
du manque de main-d’oeuvre dans la restauration, le
bâtiment et les travaux publics, sans une nouvelle
immigration.
Les 400 photos du livre racontent cette histoire, présentent
les héros anonymes d’une épopée. On découvre des pans
entiers, ignorés. Ainsi ces Javanais dockers à Marseille, ou
ces Chinois, 400 000, qui travaillaient dans les usines
d’armement entre 1914 et 1918, et que l’on parquait dans
des camps plus ou moins équipés après la journée de
labeur. On voit les Polonais du Nord de la France, venus de
Galicie et de Poznanie, et bien sûr les Maghrébins. Un
portrait de mineur est remarquable : l’homme est marocain. Il
a le visage encore rempli de poussière et sourit. Le
photographe veut faire un “beau portrait”, privilégie
l’esthétique. Ce souci revient dans de nombreuses photos.
Notamment celles qui montrent des femmes et enfants dans
les bidonvilles et autres habitats précaires dans lesquels on
accueillait les nouveaux venus. Le pittoresque l’emporte, et
avec lui le stéréotype. Toute dimension politique est
évacuée. Il semble, à contempler ces images que la femme
harki ou la jeune africaine, ont toujours vécu dans la crasse
et s’y sont habituées pour préparer la cuisine ou s’occuper
d’un enfant. Les clichés, au sens figuré du mot, ne sont pas
pour rien dans l’ignorance qui est la nôtre. Et dans l’hostilité
qui en découle.
Les luttes pour la reconnaissance, la dignité, occupent une
place importante dans la vie des immigrants. Lorsqu’ils
comprennent que le voyage sera sans doute sans retour,
lorsque la crise qui les frappe en premier les oblige à revoir
tous leurs projets et à oublier leurs rêves de retour, ils se
battent. On a souvent dit que la désyndicalisation était de
leur faute. La aussi le préjugé tombe. On revoit les photos
des luttes, des grèves, des manifestations. Les visages sont
encore joyeux, le regard est déterminé. Et puis quand le
chômage frappe, les premiers touchés sont les travailleurs
peu qualifiés, maîtrisant mal ou pas la langue française. Et
quand les sans-papiers entament leur lutte, on trouve au
premier rang ces esclaves chinois ou vietnamiens qui
constitue le volant si pratique des ateliers clandestins de
confection, ceux-là mêmes qui permettent à la haute couture
et au prêt-à-porter de réduire ces coûts de production, dans
la plus parfaite hypocrisie.
Mais le calcul n’est pas tout, et l’on ne saurait réduire
l’accueil des étrangers à sa dimension économique ou
démographique. Ce vaste mouvement qui traverse le XXe
siècle a aussi enrichi notre patrimoine culturel et politique.
Noiriel rappelle tout ce que nous devons aux Italiens, aux
Polonais, aux Africains, à tous les autres, en montrant, à
travers les photos les quartiers qu’ils transforment en petite
Arménie ou Italie, les lieux de culture et de culte qu’ils
ouvrent, les fêtes qu’ils organisent, les métiers qu’ils font
vivre et revivre. Cela fait tellement partie de notre quotidien
que nous l’oublions. Ainsi apprend-on que le commerce
ambulant n’a rien de clandestin et qu’organisé par la
communauté sénégalaise, il occupe toutes les strates
éduquées de cette communauté. C’est un exemple, parmi
d’autres.
On tourne les pages et l’émotion nous étreint. Ces réfugiés
qui passent la frontière des Pyrénées en 39, ce sont nos
proches, comme ces adultes algériens ou harkis qui
apprennent à écrire dans une austère salle de classe. Et puis
il y a l’Affiche rouge, chantée par Aragon, les Africains morts
au Chemin des dames, de froid ou de maladie, les tombes
musulmanes d’Alsace et d’ailleurs. Ces pages racontent nos
échecs et nos réussites : les cités anonymes qui ont
remplacé les jardins privatifs et les coins dans lesquels on
échangeait souvenirs du pays et recettes de cuisine, la fin de
l’ascension sociale par le mérite et le travail. Mais aussi
l’intégration, quoiqu’on en dise, quoiqu’on en croie, parce que
la télévision aime pointer ce qui ne va pas et le dramatiser.
Noiriel nous replace dans le flux de l’Histoire, la durée qui
seule éclaire. L’histoire de l’immigration n’est pas finie,
puisqu’elle est la nôtre.”
Gérard Noiriel. Gens d’ici venus d’ailleurs, Chêne-Hachette
éd., 2004, 296 p., 450 photos, 45,50 euros.

Norbert Czarny


Du miel aux cendres, Claude Levi-Strauss (Mythologies 2), Plon

mai 4, 2008

Le miel et le tabac, Revue N° 21 parue le 01-02-1967

“Il y a seize ans, Claude Lévi-Strauss achevait son
introduction à l’édition de l’oeuvre de Marcel Mauss par une
citation de l’auteur dont il établissait une admirable préface :
“Il faut, avant tout, dresser le catalogue le plus grand
possible de catégories : il faut partir de toutes celles dont on
peut savoir que les hommes se sont servis. On verra alors
qu’il y a bien des lunes mortes, ou pâles, ou obscures, au
firmament de la Raison.” Ce catalogue, Lévi-Strauss, avec
un souci scientifique inlassable, continue, depuis les
Structures élémentaires de la parenté, de le dresser. La
préoccupation est scientifique, elle n’est pas seulement
empirique. Comme dans le Cru et le Cuit, ce deuxième
volume des Mythologies, consacré à l’analyse différentielle
des représentations réelles et imaginaires du miel et du
tabac dans les mythes et les pratiques des populations dites
sauvages des Indiens d’Amérique du Sud, ne se limite pas à
une recension ou à une énumération. L’ethnologue - face à
un matériau, en apparence, disparate fait surgir, par des
recoupements rigoureux, les principes d’intelligibilité
immanents qui président à l’élaboration de ces récits,
principes sans lesquels ils resteraient des histoires,
“racontées par un idiot, pleines de bruit et de fureur.” Bref,
l’Histoire…
Comme dans le Cru et le Cuit, ces Mythologies imposent au
lecteur un autre mode de pensée qui, pour peu qu’il y
réfléchisse, qu’il s’y arrête, introduit une autre perception du
langage et des significations, une autre logique qui n’a pas la
cohérence convenue et imposée par le principe d’identité (ou
par sa négation abstraite : la dialectique) et qui n’en recèle
pas moins son ordre. Bien sûr, le “jaguar” n’est pas constitué
comme concept, comme essence dont on pourrait fixer les
qualités intrinsèques : il fonctionne, dans la pratique de
pensée, “comme” un concept dont il est possible de
déterminer, précisément, les relations avec d’autres notions à
partir desquelles, lui et elles, prennent leur signification
effective.
Or c’est cette vérité du discours que le surréalisme, entre
autres, dans les traverses de son expression, a essayé
d’administrer : qu’il y a de la raison - infra, supra ou para -
dans ce que la raison (actuelle) nomme déraison. A lire ces
mythes, à suivre, peu à peu, la leçon que Lévi-Strauss en
tire, on se transforme : on découvre, maladroitement - bien
que le fil de l’interprétation soit clairement indiqué - et comme
dans la gêne, que cette “logique”, cet art de relier les uns aux
autres, dont la pensée moderne est si fière et à laquelle elle
accroche sa rhétorique, son idéologie et sa science, n’est
qu’une logique à côté d’autres “logiques” possibles, tout
aussi ordonnées et efficaces ; et de la sorte, on saisit, non
sans perplexité, ce fait que les légitimations que “la
civilisation industrielle” donne de sa propre activité n’ont de
sens que par rapport à cette activité, qu’elles ne sauraient
avoir valeur absolue et que l’ordre dont elles se prévalent
n’est pas le seul ordre qu’on peut concevoir et pratiquer.
Des “récits légendaires”
Mais l’oeuvre de Lévi-Strauss se situe à un niveau plus
profond et plus grave encore. Le plaisir ambigu qu’on a à lire
ces “récits légendaires”, à les goûter comme tels, à suivre
leurs articulations, dont le texte établit admirablement
l’évidence, le désarroi intellectuel où, du coup, on est mis -
comme devant une vérité dont on n’aurait pas soupçonné
qu’elle pût être “vraie” -, tout cela, qui est beaucoup, n’est
rien si l’on songe à la confirmation scientifique qu’un tel
ouvrage apporte à la perspective théorique nouvelle dont
Levi-Strauss a été le patient initiateur.
Lévi-Strauss n’aime pas qu’on le tienne pour un philosophe.
Il s’irrite lorsqu’on lui reproche de contester, par ses
analyses, les propos de la philosophie actuelle. Il veut n’être
rien qu’un savant ethnologue communiquant, dans les limites
et l’ampleur de son savoir positivement fondé, les
informations qu’il a pu recueillir et dominer. Cette réserve, on
la comprend trop bien. Ancienne - elle date de presque vingt
ans - elle anticipait, par son refus de la vulgarité et des faux
problèmes, elle répétait, à l’avance, comme inessentiel
l’aberrant débat contemporain qui s’est institué autour du
“structuralisme”. Les amalgames actuellement opérés, qui
n’ont ni queue ni tête, ni projet, ni rejet, qui vont jusqu’à faire
de l’ethnologie “lévistraussienne” l’élément moteur d’un
“camp idéologique” lui donnent bien raison.
La mode et l’opinion des imbéciles ne changent cependant
pas, malgré leur puissance ésotérique, le sens des concepts.
Ce qui rend particulièrement précieux ce nouveau texte
scientifique, c’est qu’il développe, renforce et infléchit une
théorie dont les Structures élémentaires de la parenté
donnaient les éléments majeurs, dont la Pensée sauvage
indiquait clairement les directions. Cette théorie, elle
ressortit, très précisément, à l’idéal cartésien (ou, mieux,
leibnizien) d’une malthesis universalis, d’un savoir absolu
définissant, rigoureusement, les possibilités combinatoires de
réalisation offertes à l’activité et à la pensée de l’homme.
Descartes, Leibniz n’avaient d’autre centre de référence que
le “Je pense” (ce qui voulait dire : “Dieu - comme je -
pense”). Levi-Strauss - qui, de la sorte, réincarne,
miraculeusement, pour le bien de notre connaissance, J.- J.
Rousseau - refuse cette limitation : ce qu’il prend pour objet
de sa réflexion, c’est la société, ou mieux, le fait de société.
Et, comme il n’apprécie guère les reconstructions
fantaisistes, cette société, il la saisit au stade d’une simplicité
qui permet une appréhension totale, lorsque dans la
pauvreté elle élabore, pratiquement close sur soi, les
solutions qui lui permettent de survivre.
Les Structures élémentaires de la parenté mettent en
évidence l’ordre de la sexualité, qui gouverne la double
exigence du désir et de la procréation. Comme premier
terme de “la science universelle” vient la prohibition de
l’inceste, constitutif du statut de l’homme comme culture,
c’est-à-dire, précisément, de la rupture naturelle imposée,
désormais, entre nature et culture. Or cet ordre,
effectivement pratiqué -les recoupements empiriques le
prouvent - détermine une logique, c’est-à-dire une régulation
stricte, non seulement des activités sexuelles, mais encore
des échanges d’informations et de biens de consommation.
La pensée domestiquée
C’est dans la même optique qu’il faut concevoir le rapport à
la “nature”. En des pages saisissantes, la Pensée sauvage
montre que cette organisation de la culture se double de la
constitution d’un monde. Ceux qu’on appelle les “primitifs” et
qu’on tenait naguère pour entièrement régis par les principes
illogiques de la “magie” et de la “participation”, définissent
sans arrêt des catégories et opèrent inlassablement des
classifications ; ils se livrent à une constante mise en ordre
de la réalité, mise en ordre, dont l’efficacité formelle est au
moins aussi grande que celle de la science actuelle. Entre la
“pensée sauvage” et ce que Levi-Strauss nomme “la pensée
domestiquée”, soumise au principe du rendement, il y a
cependant une opposition fondamentale : la première fois se
fonde sur les qualités sensibles, la seconde sur des données
abstraites. Elles constituent ainsi deux domaines
hétérogènes : “Selon chaque cas, le monde physique est
abordé par des bouts opposés : l’un suprêmement concret,
l’autre suprêmement abstrait ; et soit sous l’angle des
qualités sensibles, soit celui des propriétés formelles. Mais
que, théoriquement au moins, et si de brusques
changements de perspective ne s’étaient pas produits, ces
deux cheminements fussent promis à se rejoindre, explique
qu’ils aient l’un et l’autre, dans le temps et dans l’espace,
conduit a deux savoirs distincts bien qu’également positifs :
celui dont une théorie du sensible a fourni k base, et qui
continue de pourvoir à nos besoins essentiels par le moyen
de ces arts de la civilisation : agriculture, élevage, poterie,
tissage, conservation et préparation des aliments, etc, dont
l’époque néolithique marque l’épanouissement et celui qui se
situe d’emblée sur le plan de l’intelligible et dont la science
contemporaine est issue”.
Le Cru et le Cuit se situe précisément à ce niveau
d’organisation des qualités sensibles. L’analyse, qui porte sur
les mythes concernant l’origine de la cuisine, des matériaux
qui entrent dans la composition du “comestible” et des
traitements appropriés que chacun d’entre ceux-ci doit subir,
se développe comme une composition musicale. Elle
articule, selon l’ordre qui leur est propre, ces variations
autour d’un thème unique, mais subtilement diversifié. Se
trouve alors révélé l’imaginaire - ou, si l’on préfère,
l’architecture culturelle - à partir de quoi se thématise et se
répartit ce fondamental “sensible commun”, pour parler
comme Aristote, qui est le “mangeable”. Nous en sommes
encore à la qualité sensible, aux classifications bipolaires qui
l’ordonne et aux transformations bipolaires et repérables que
celles-ci subsistent.
La surnature
Or, dans ces mythes mêmes, un autre ordre déjà s’inscrit
que l’étude d’autres récits sud-américains va mettre en
évidence. Dans la qualité sensible, d’abord : le Miel, c’est
l’en-deçà de ce que la nature fournit à la cuisine, c’est un
donné déjà travaillé mais naturel c’est un produit qui n’est
pas produit par l’homme ; c’est aussi un produit qui, laissé à
soi, travaille de soi-même, fermente et se transforme.
L’”activité” du Miel est une contestation, par le bas, de
l’organisation culinaire, qu’elle ramène, finalement, à la
spontanéité “naturelle”. Quant au Tabac, il fonctionne comme
au-delà de la cuisine ; incinération et fumée, il introduit la
“surnature”, le monde à la fois surnaturel et sacré où flottent
les volutes d’un savoir mystérieux. A la vérité, ce que le
serpent a dû proposer, jadis, à Eve, ce n’est point la pomme,
concrétion fade et banale du jeu naturel, mais la feuille
odorante, matériau du cigare, signifiant exemplaire de tous
les péchés individuels et sociaux à venir… Mère de nos
fautes, Eve, si l’on en croit les suggestions de Lévi-Strauss, a
moins de goût pour les vitamines que pour la nicotine et sa
cuisse a été moins légère que manufacturière…
Il y a donc du plus-que-cuisine et du moins-que-cuisine, qui
appartient à cet autre ordre du désir, qui, tout autant que la
sexualité, renvoie au statut de la culture et en définit les
modalités. Mais, en même temps, l’analyse s’élargit. Le Cru
et le Cuit opposait le naturel et le culturel “comestibles”, le
frais et le pourri, le sec et l’humide… Bref, des qualités
sensibles. L’analyse des mythes qui jalonnent l’antagonisme
du Miel et du Tabac fait apparaître une autre dialectique qui
relève, cette fois, de la logique des formes le vide et le plein,
le contenant et le contenu, l’englobant et l’englobé, l’inclus et
l’exclu…
La pensée sauvage est déjà dans l’abstrait, un abstrait perçu
et pratiqué comme donnée sensible. Elle ne balbutie pas la
science à venir ; elle définit une organisation de l’activité dont
l’efficacité - à côté de l’ordre scientifique - se fait encore
sentir. Et il faudrait bien de l’aveuglement pour ne pas saisir
de présence dans nos conduites les plus banales, celles qui
règlent le domaine de la vie quotidienne, en particulier.
Ce n’est certes pas que Lévi-Strauss veuille. faire valoir les
droits de la “sauvagerie” contre la “rationalité domestiquée”.
Il exclut, avec une telle vigueur, les jugements de valeur
qu’on ne saurait lui reprocher d’être ce Rousseau, amoureux
de l’archaïsme, dont Voltaire a construit arbitrairement
l’image. Ce à quoi l’auteur des Mythologies s’applique, c’est à
définir la relation nature-culture. Il a d’abord pris cette
opposition - dans les Structures élémentaires de la parenté
comme un fait. Il la considère, aujourd’hui, semble-t-il,
comme un mythe dont la culture a un besoin logique pour se
constituer, avec et contre la nature, définie comme cette
fausse altérité en quoi tout se donne et rien ne s’effectue. La
nature, c’est la “chose-en-soi = x”, selon la formule de Kant,
mais un x qui développe des équations constitutives. Entre
les diverses éventualités que définit ce développement, entre
les multiples possibilités offertes, c’est l’histoire,”l’inanité et la
puissance” de l’événement, qui décide.
Elle n’actualise cependant que ce qui peut être actualisé.
Lévi-Strauss est peut-être, au fond, un de ces penseurs
qu’on stigmatise aujourd’hui - de toute part, chrétiens et
marxistes comme “matérialiste mécaniste”, c’est-à-dire un
théoricien qui juge que l’énigme de la pensée a son secret
dans l’ordre des compossibles élaborés par cette machine
cybernétique qu’est le système nerveux de l’homme.
Si cette interprétation est exacte, il a bien raison. Raison de
nous apporter des matériaux et des explications d’une
richesse exceptionnelle, raison de se tenir à l’écart des
querelles actuelles, avec lesquelles, décidément, il n’a rien à
voir. Au-delà de la mode qui l’accueille aujourd’hui, on sait
que ce grand voyageur est un de ces grands théoriciens
autour desquels se construit une mutation décisive de la
pensée.”

Revue N° 21 parue le 01-02-1967
François Châtelet