Ces esclaves importés dans la ville
mai 4, 2008Revue N° 209 parue le 01-05-1975
“Je suis entre les mains d’un grand voleur. II ne me paie pas,
et je ne peux rien lui tirer de la bourse… Je deviens fou avec
ce voleur… Je voulais bien t’envoyer de l’argent, mais je n’en
ai pas ce filou me doit plus de 3 000 francs… Je me
considère comme travaillant dans une prison, et innocent…
Beaucoup de baisers aux enfants.”
Quand arriva au Portugal cette lettre d’Albano Gomez, dont
J,-L. Dariel raconte l’histoire, il était mort ; le fils de son
patron avait manqué un virage en le conduisant au travail.
Pendant neuf mois, il avait travaillé chez un entrepreneur de
maçonnerie de Monpazier (Dordogne), sans sécurité sociale,
sans feuilles de paie, sans même récupérer les 18 000
escudos (3 150 francs) investis pour payer au départ le
pasador. L’ASTI finit par faire rendre à sa veuve les salaires
dus. Mais il n’y a qu’un seul inspecteur du travail pour toute
la Dordogne, et des milliers d’esclaves y sont dispersés.
L’enquête de J.-L. Dariel, la solide thèse de sociologie de B.
Granotier, la réflexion plus politique du Cedetim, l’itinéraire
du militant sénégalais Sally N’Dongo convergent et donnent
tout leur sens à ces quelques chiffres : plus de 3 millions de
“T.I.” en France, 7 % de la population totale, 12 % des
travailleurs industriels, jusqu’à 25 % dans la métallurgie, plus
de 35 % dans le bâtiment.
Les T.I. sont frappés de discriminations multiples : salaires
plus bas, degré de qualification plus faible, instabilité plus
élevée, heures de travail plus longues, logement plus
sordide. Plus de 50 % d’entre eux vivent à plus de cinq par
pièce. Mais la discrimination, c’est aussi la surveillance
policière de la “circulaire Fontanet-Marcellin” (liant carte de
travail et carte de séjour), c’est aussi l’humiliation constante.
“Amenez la viande”, disait-on à Lyon sur le chantier
Maillard-Duclos quand on manquait de bras (Cedetim, p.
319). Sur le terrain malsain du racisme quotidien, surgissent
les accès criminels, les coups et blessures, les vols, les
assassinats, comme ce fut le cas dans l’été 1973, en
Provence-Côte d’Azur.
Le Cedetim (Centre d’études anti-impérialistes) insiste sur
l’idée que, en dernière analyse, il serait faux de parler de
“surexploitation” des T.I. : aucune exploitation n’est
“normale”. Et dangereux, car à trop insister sur les
différences qualitatives entre travailleurs français et
immigrés, on rendrait plus difficile leur lutte commune. Soit !
Mais c’est là précisément que gît le problème. Car il y a à la
fois exploitation spécifique et exploitation commune, et ceci
ressort autant de l’étude du Cedetim que des autres
ouvrages examinés ici.
En ce qu’elle a de spécifique, l’exploitation des T.I.
correspond en métropole à une stratégie économique très
cohérente (même si elle ne fut pas délibérée à l’origine) :
— diminution des coûts directs et indirects de la production ;
— imposition des cadences et des coûts de travail favorables
à l’exploiteur ;
— mobilité de la main-d’oeuvre et possibilités accrues de
licenciement ;
— économie sur les investissements ;
— division politique de la classe ouvrière (Cedetim, p. 33).
Dans le cadre du VIe Plan, le recours massif aux T.I. permet
d’économiser le capital dans les secteurs médiocrement
rentables, où la modernisation de l’équipement n’est pas un
impératif international. Les investissements s’effectuent ainsi
au bénéfice des secteurs “de pointe”, plus rentables mais
aussi où la compétition mondiale est plus âpre. Sur le plan
politique, le poids et la combativité de la classe ouvrière sont
diminués, et notamment son poids électoral.
Mais le phénomène de l’immigration ouvrière a en même
temps une signification internationale. Il est frappant qu’y
insistent les quatre ouvrages examinés ici, à travers des
genres très différents : étude militante collective ou
biographie individuelle, thèse de IIIe cycle ou reportage : le
mouvement des T.I. est aussi opératoire à son point de
départ qu’à son point d’arrivée et les deux aspects sont liés,
à travers le phénomène général du néo-colonialisme.
Sous-développement et immigration sont indissociables.
Complicités et profits
L’émigration, localement, nourrit déjà toute une chaîne de
complicités et de profits : racoleurs, recruteurs spécialisés,
correspondants des firmes occidentales (que les paysans
turcs nomment avec lucidité des “ambassadeurs”), passeurs,
intermédiaires de toute sorte. Le reportage de Dariel, mené
en Turquie, au Maroc, en Yougoslavie, et pas seulement à
Gennevilliers ou à Nice comme on s’en contente trop
souvent, montre de façon très vivante le jeu de ces trafics
d’hommes. Il est plus difficile de saisir l’intervention des
grands groupes privés et des Etats exportateurs de
main-d’oeuvre (mise à part la Yougoslavie, où l’exportation
étatique du travail fonctionne au grand jour). Mais il est clair,
montre le Cedetim, que le système de solidarité entre
exportateurs et importateurs de main-d’oeuvre se situe à un
niveau beaucoup plus élevé ; il met en question tout
l’équilibre social, financier (rentrées de devises), politique des
pays exportateurs, et les choix délibérés de leurs dirigeants.
Il est vraiment un peu simple, comme le faisait le maire
S.F.I.O. de Roubaix à un banquet en l’honneur de militants
noirs syndicalistes, de déclarer avec bonhomie qu’il s’agit,
“d’une race particulière, qui aime voyager” (Sally N’Dongo, p.
53).
Eloignés du pays dont la misère les a chassés, les T.I. y
restent profondément liés. Une fois arrivés en France, ils se
donnent des organisations à caractère national, tantôt plus
politisées, tantôt plus coutumières ou culturelles, dont le
Cedetim présente un inventaire très fouillé : Algériens,
Tunisiens et Marocains, Espagnols et Portugais, Antillais,
travailleurs d’Afrique noire. Les “foyers” (résidences
collectives) des gens d’Afrique noire, qui correspondent à
des ethnies précises, reproduisent ainsi le caractère à la fois
communautaire et autoritaire du village africain : fabrications
artisanales commercialisées au bénéfice de tous, accueil des
errants et sans-travail, mais aussi hiérarchie très stricte.
Pourtant, quelle que soit la solidité de leur enracinement
propre, les T.I. sont en même temps pris, happés plutôt,
dans les rouages de la machine sociale de France. On
pourrait même dire qu’ils démasquent la vraie nature de ces
rouages… Tant leur misère même est incompatible avec le
bon fonctionnement bien huilé des institutions françaises,
avec les institutions dont elles se réclament. Ainsi l’école,
incapable de “traiter” les 700 000 enfants d’immigrés qui
viennent à elle, au moins dans son organisation actuelle.
Ainsi l’appareil médical-hospitalier, contraint par les T.I. de
reconnaître la maladie comme fait social malgré les
dénégations de l’Ordre des médecins : la tuberculose prend
les Africains à leur arrivée en France ; le taux de maladies
mentales est particulièrement fort chez les T.I., de même que
celui des ulcères d’estomac, fruit de la solitude et de
l’angoisse. Et le système représentatif, dont le masque
“démocrate” s’effrite du seul fait que des millions de
travailleurs en sont exclus parce que “non-citoyens”. Et le
droit pénal, qui tolère qu’une impunité de fait soit réservée à
une catégorie précise d’homicides “par imprudence”, à savoir
ces accidents du travail qui font tant de victimes chez les T.I.
Et le sexisme, puisque les T.I. vivent largement dans un
“monde de mecs”, avec toutes les conséquences d’une telle
situation (mis à part certains groupes nationaux arrivés en
France depuis plus longtemps). A y regarder d’un peu près,
les T.I. jouent bien le rôle d’un révélateur subversif, d’un
dénonciateur collectif des mécanismes sociaux dans
lesquels nous vivons…
Sont-ils pour autant un ferment de subversion sociale ?
Ont-ils un rôle révolutionnaire à jouer ? Ou du moins un rôle
politique propre ? Le Cedetim, groupe de militants actifs dès
avant Mai 68 dans les luttes anti-impérialistes, discute à fond
cette question, et il est sans doute le premier à l’avoir fait
systématiquement. Pour lui, il ne faut pas dissocier les trois
insertions des T.I. : riposte à l’exploitation spécifique et
commune qui les frappe en France (racisme, etc.), solidarité
avec le pays d’origine et les luttes populaires qui s’y
déroulent, appartenance à la classe ouvrière française et
donc participation aux luttes des travailleurs de France.
Trois voies principales se dessinent, selon qu’on met l’accent
sur l’un ou l’autre de ces trois aspects. Certains, en effet,
insistent surtout sur la lutte spécifique des travailleurs
immigrés, par exemple pour obtenir la carte de travail ou
protester contre le racisme ; mais leurs grèves de la faim si
déterminées, leurs mouvements de grève particuliers sont
restés un peu à l’écart de la classe ouvrière française (à part
quelques contacts sporadiques avec la C.F.D.T.) ; les
soutiens dont ils bénéficiaient venaient surtout des milieux
libéraux ou chrétiens, sur des bases humanistes. D’autres
mouvements et groupes se définissent par rapport au pays
d’origine (Afrique noire, Espagne, pays arabes), mais
n’échappent pas, de ce fait même, au risque de
cloisonnement. Quant à la troisième voie, elle est encore
bien incertaine. Il est plus facile d’analyser les mécanismes
sociaux qui frappent à la fois travailleurs français et
immigrés, que de les réunir en fait. Les grands partis et
syndicats de gauche laissent à l’arrière-plan les T.I., du fait
même de leur non-insertion dans les institutions ; de petits
groupes, notamment “m.-l.” ou trotskystes, en font un
partenaire privilégié dans leurs luttes, mais seulement au
niveau de la théorie, et sans perdre pour autant leur
caractère marginal.
Pierre Messmer, avec le rude franc-parler des vieux
légionnaires, déclarait en 1973 :”Le problème de
l’immigration est un piège tendu par l’histoire. Jusqu’à
présent, la France était habituée à coloniser une partie du
monde, et aujourd’hui c’est le Tiers Monde qui vient chez
nous”(sic). Certes, il y avait bien longtemps (en fait depuis la
chute de la Rome antique) que les sociétés à base de classe
n’avaient organisé sur une aussi vaste échelle les transports
de main-d’oeuvre. Ni le capitalisme ascendant (mises à part
les plantations du Nouveau Monde), ni le monde féodal n’en
avaient eu besoin : les campagnes et les paysans
répondaient à leurs besoins de main-d’oeuvre ; mais les
campagnes sont vidées aujourd’hui. Pour autant, les sociétés
capitalistes développées sont-elles prises à ce “piège de
l’histoire”? Disposent-elles d’une politique de rechange, qui
permettrait de desserrer celui-ci ? Rendre la main-d’oeuvre
immigrée “plus chère”, comme cela s’est dit récemment dans
les milieux giscardiens, en imposant des mesures tendant à
égaliser la condition ouvrière ? (Ce qui réduirait les
avantages à employer les travailleurs émigrés, dans un
contexte de montée du chômage.) Développer la
mécanisation et l’automation, réduire donc l’”investissement
humain” et les ennuis y afférant ? Ou encore déplacer vers le
Tiers Monde les centres de production, même pour les
industries de transformation qui déjà s’établissent à
Singapour, à Taiwan, dans les régions “sûres” ? Mais
celles-ci sont-elles si nombreuses dans le Tiers Monde ?
Jean Chesneaux
CEDETIM.Les Immigrés. Stock éd., 382 p.
Jean-Loup Dariel. La traite des pauvres, racolage et
exploitation des travailleurs étrangers. Fayard éd., 208 p.
Bernard Granotier. Les travailleurs immigrés en France. Maspero éd., 277 p. (édition revue, 1974).
Sally N’Dongo. Voyage forcé, Itinéraire d’un militant. Maspero éd., 224 p
Publié par nadeau