Ces esclaves importés dans la ville

mai 4, 2008

Revue N° 209 parue le 01-05-1975

“Je suis entre les mains d’un grand voleur. II ne me paie pas,
et je ne peux rien lui tirer de la bourse… Je deviens fou avec
ce voleur… Je voulais bien t’envoyer de l’argent, mais je n’en
ai pas ce filou me doit plus de 3 000 francs… Je me
considère comme travaillant dans une prison, et innocent…
Beaucoup de baisers aux enfants.”
Quand arriva au Portugal cette lettre d’Albano Gomez, dont
J,-L. Dariel raconte l’histoire, il était mort ; le fils de son
patron avait manqué un virage en le conduisant au travail.
Pendant neuf mois, il avait travaillé chez un entrepreneur de
maçonnerie de Monpazier (Dordogne), sans sécurité sociale,
sans feuilles de paie, sans même récupérer les 18 000
escudos (3 150 francs) investis pour payer au départ le
pasador. L’ASTI finit par faire rendre à sa veuve les salaires
dus. Mais il n’y a qu’un seul inspecteur du travail pour toute
la Dordogne, et des milliers d’esclaves y sont dispersés.
L’enquête de J.-L. Dariel, la solide thèse de sociologie de B.
Granotier, la réflexion plus politique du Cedetim, l’itinéraire
du militant sénégalais Sally N’Dongo convergent et donnent
tout leur sens à ces quelques chiffres : plus de 3 millions de
“T.I.” en France, 7 % de la population totale, 12 % des
travailleurs industriels, jusqu’à 25 % dans la métallurgie, plus
de 35 % dans le bâtiment.
Les T.I. sont frappés de discriminations multiples : salaires
plus bas, degré de qualification plus faible, instabilité plus
élevée, heures de travail plus longues, logement plus
sordide. Plus de 50 % d’entre eux vivent à plus de cinq par
pièce. Mais la discrimination, c’est aussi la surveillance
policière de la “circulaire Fontanet-Marcellin” (liant carte de
travail et carte de séjour), c’est aussi l’humiliation constante.
“Amenez la viande”, disait-on à Lyon sur le chantier
Maillard-Duclos quand on manquait de bras (Cedetim, p.
319). Sur le terrain malsain du racisme quotidien, surgissent
les accès criminels, les coups et blessures, les vols, les
assassinats, comme ce fut le cas dans l’été 1973, en
Provence-Côte d’Azur.
Le Cedetim (Centre d’études anti-impérialistes) insiste sur
l’idée que, en dernière analyse, il serait faux de parler de
“surexploitation” des T.I. : aucune exploitation n’est
“normale”. Et dangereux, car à trop insister sur les
différences qualitatives entre travailleurs français et
immigrés, on rendrait plus difficile leur lutte commune. Soit !
Mais c’est là précisément que gît le problème. Car il y a à la
fois exploitation spécifique et exploitation commune, et ceci
ressort autant de l’étude du Cedetim que des autres
ouvrages examinés ici.
En ce qu’elle a de spécifique, l’exploitation des T.I.
correspond en métropole à une stratégie économique très
cohérente (même si elle ne fut pas délibérée à l’origine) :
— diminution des coûts directs et indirects de la production ;
— imposition des cadences et des coûts de travail favorables
à l’exploiteur ;
— mobilité de la main-d’oeuvre et possibilités accrues de
licenciement ;
— économie sur les investissements ;
— division politique de la classe ouvrière (Cedetim, p. 33).
Dans le cadre du VIe Plan, le recours massif aux T.I. permet
d’économiser le capital dans les secteurs médiocrement
rentables, où la modernisation de l’équipement n’est pas un
impératif international. Les investissements s’effectuent ainsi
au bénéfice des secteurs “de pointe”, plus rentables mais
aussi où la compétition mondiale est plus âpre. Sur le plan
politique, le poids et la combativité de la classe ouvrière sont
diminués, et notamment son poids électoral.
Mais le phénomène de l’immigration ouvrière a en même
temps une signification internationale. Il est frappant qu’y
insistent les quatre ouvrages examinés ici, à travers des
genres très différents : étude militante collective ou
biographie individuelle, thèse de IIIe cycle ou reportage : le
mouvement des T.I. est aussi opératoire à son point de
départ qu’à son point d’arrivée et les deux aspects sont liés,
à travers le phénomène général du néo-colonialisme.
Sous-développement et immigration sont indissociables.
Complicités et profits
L’émigration, localement, nourrit déjà toute une chaîne de
complicités et de profits : racoleurs, recruteurs spécialisés,
correspondants des firmes occidentales (que les paysans
turcs nomment avec lucidité des “ambassadeurs”), passeurs,
intermédiaires de toute sorte. Le reportage de Dariel, mené
en Turquie, au Maroc, en Yougoslavie, et pas seulement à
Gennevilliers ou à Nice comme on s’en contente trop
souvent, montre de façon très vivante le jeu de ces trafics
d’hommes. Il est plus difficile de saisir l’intervention des
grands groupes privés et des Etats exportateurs de
main-d’oeuvre (mise à part la Yougoslavie, où l’exportation
étatique du travail fonctionne au grand jour). Mais il est clair,
montre le Cedetim, que le système de solidarité entre
exportateurs et importateurs de main-d’oeuvre se situe à un
niveau beaucoup plus élevé ; il met en question tout
l’équilibre social, financier (rentrées de devises), politique des
pays exportateurs, et les choix délibérés de leurs dirigeants.
Il est vraiment un peu simple, comme le faisait le maire
S.F.I.O. de Roubaix à un banquet en l’honneur de militants
noirs syndicalistes, de déclarer avec bonhomie qu’il s’agit,
“d’une race particulière, qui aime voyager” (Sally N’Dongo, p.
53).
Eloignés du pays dont la misère les a chassés, les T.I. y
restent profondément liés. Une fois arrivés en France, ils se
donnent des organisations à caractère national, tantôt plus
politisées, tantôt plus coutumières ou culturelles, dont le
Cedetim présente un inventaire très fouillé : Algériens,
Tunisiens et Marocains, Espagnols et Portugais, Antillais,
travailleurs d’Afrique noire. Les “foyers” (résidences
collectives) des gens d’Afrique noire, qui correspondent à
des ethnies précises, reproduisent ainsi le caractère à la fois
communautaire et autoritaire du village africain : fabrications
artisanales commercialisées au bénéfice de tous, accueil des
errants et sans-travail, mais aussi hiérarchie très stricte.
Pourtant, quelle que soit la solidité de leur enracinement
propre, les T.I. sont en même temps pris, happés plutôt,
dans les rouages de la machine sociale de France. On
pourrait même dire qu’ils démasquent la vraie nature de ces
rouages… Tant leur misère même est incompatible avec le
bon fonctionnement bien huilé des institutions françaises,
avec les institutions dont elles se réclament. Ainsi l’école,
incapable de “traiter” les 700 000 enfants d’immigrés qui
viennent à elle, au moins dans son organisation actuelle.
Ainsi l’appareil médical-hospitalier, contraint par les T.I. de
reconnaître la maladie comme fait social malgré les
dénégations de l’Ordre des médecins : la tuberculose prend
les Africains à leur arrivée en France ; le taux de maladies
mentales est particulièrement fort chez les T.I., de même que
celui des ulcères d’estomac, fruit de la solitude et de
l’angoisse. Et le système représentatif, dont le masque
“démocrate” s’effrite du seul fait que des millions de
travailleurs en sont exclus parce que “non-citoyens”. Et le
droit pénal, qui tolère qu’une impunité de fait soit réservée à
une catégorie précise d’homicides “par imprudence”, à savoir
ces accidents du travail qui font tant de victimes chez les T.I.
Et le sexisme, puisque les T.I. vivent largement dans un
“monde de mecs”, avec toutes les conséquences d’une telle
situation (mis à part certains groupes nationaux arrivés en
France depuis plus longtemps). A y regarder d’un peu près,
les T.I. jouent bien le rôle d’un révélateur subversif, d’un
dénonciateur collectif des mécanismes sociaux dans
lesquels nous vivons…
Sont-ils pour autant un ferment de subversion sociale ?
Ont-ils un rôle révolutionnaire à jouer ? Ou du moins un rôle
politique propre ? Le Cedetim, groupe de militants actifs dès
avant Mai 68 dans les luttes anti-impérialistes, discute à fond
cette question, et il est sans doute le premier à l’avoir fait
systématiquement. Pour lui, il ne faut pas dissocier les trois
insertions des T.I. : riposte à l’exploitation spécifique et
commune qui les frappe en France (racisme, etc.), solidarité
avec le pays d’origine et les luttes populaires qui s’y
déroulent, appartenance à la classe ouvrière française et
donc participation aux luttes des travailleurs de France.
Trois voies principales se dessinent, selon qu’on met l’accent
sur l’un ou l’autre de ces trois aspects. Certains, en effet,
insistent surtout sur la lutte spécifique des travailleurs
immigrés, par exemple pour obtenir la carte de travail ou
protester contre le racisme ; mais leurs grèves de la faim si
déterminées, leurs mouvements de grève particuliers sont
restés un peu à l’écart de la classe ouvrière française (à part
quelques contacts sporadiques avec la C.F.D.T.) ; les
soutiens dont ils bénéficiaient venaient surtout des milieux
libéraux ou chrétiens, sur des bases humanistes. D’autres
mouvements et groupes se définissent par rapport au pays
d’origine (Afrique noire, Espagne, pays arabes), mais
n’échappent pas, de ce fait même, au risque de
cloisonnement. Quant à la troisième voie, elle est encore
bien incertaine. Il est plus facile d’analyser les mécanismes
sociaux qui frappent à la fois travailleurs français et
immigrés, que de les réunir en fait. Les grands partis et
syndicats de gauche laissent à l’arrière-plan les T.I., du fait
même de leur non-insertion dans les institutions ; de petits
groupes, notamment “m.-l.” ou trotskystes, en font un
partenaire privilégié dans leurs luttes, mais seulement au
niveau de la théorie, et sans perdre pour autant leur
caractère marginal.
Pierre Messmer, avec le rude franc-parler des vieux
légionnaires, déclarait en 1973 :”Le problème de
l’immigration est un piège tendu par l’histoire. Jusqu’à
présent, la France était habituée à coloniser une partie du
monde, et aujourd’hui c’est le Tiers Monde qui vient chez
nous”(sic). Certes, il y avait bien longtemps (en fait depuis la
chute de la Rome antique) que les sociétés à base de classe
n’avaient organisé sur une aussi vaste échelle les transports
de main-d’oeuvre. Ni le capitalisme ascendant (mises à part
les plantations du Nouveau Monde), ni le monde féodal n’en
avaient eu besoin : les campagnes et les paysans
répondaient à leurs besoins de main-d’oeuvre ; mais les
campagnes sont vidées aujourd’hui. Pour autant, les sociétés
capitalistes développées sont-elles prises à ce “piège de
l’histoire”? Disposent-elles d’une politique de rechange, qui
permettrait de desserrer celui-ci ? Rendre la main-d’oeuvre
immigrée “plus chère”, comme cela s’est dit récemment dans
les milieux giscardiens, en imposant des mesures tendant à
égaliser la condition ouvrière ? (Ce qui réduirait les
avantages à employer les travailleurs émigrés, dans un
contexte de montée du chômage.) Développer la
mécanisation et l’automation, réduire donc l’”investissement
humain” et les ennuis y afférant ? Ou encore déplacer vers le
Tiers Monde les centres de production, même pour les
industries de transformation qui déjà s’établissent à
Singapour, à Taiwan, dans les régions “sûres” ? Mais
celles-ci sont-elles si nombreuses dans le Tiers Monde ?

Jean Chesneaux

CEDETIM.Les Immigrés. Stock éd., 382 p.

Jean-Loup Dariel. La traite des pauvres, racolage et
exploitation des travailleurs étrangers
. Fayard éd., 208 p.

Bernard Granotier. Les travailleurs immigrés en France. Maspero éd., 277 p. (édition revue, 1974).
Sally N’Dongo. Voyage forcé, Itinéraire d’un militant. Maspero éd., 224 p


Loi Debré sur l’immigration par Maurice Nadeau

mai 4, 2008

Journal en Public. Loi Debré sur l’immigration
Revue N° 711 parue le 01-03-1997

Mercredi 12 février (1997). En rentrant, le soir, sur le “répondeur”
m’attend une voix amie: “Les écrivains doivent s’associer aux
cinéastes pour refuser le projet de loi Debré sur l’immigration.
J’attends votre signature, avant minuit”. Je ne me demande
pas si je suis écrivain, ma signature je la donne, d’autant plus
que j’avais dit, il y a quelques jours, avant les cinéastes, “ils
pourront toujours courir avant que je dénonce un étranger
que j’aurais abrité…”
Jeudi 14. Je me vois dans Le Monde, près d’Edgar Morin,
avec 154 autres. J’en reconnais quelques-uns, des “anciens”
parmi les 121, — ceux qui rassemblent les signatures
doivent avoir consulté la fameuse liste — les autres sont
évidemment plus jeunes, je les connais plus ou moins. Tiens
tiens! est-ce que les écrivains, les “intellectuels” que, depuis
un certain temps, on accuse de dormir, commenceraient à se
réveiller?
Je pense que le détonateur ça a été l’élection de Vitrolles, la
parade insolente du couple Mégret. Le Pen gagne du terrain,
un peu plus tous les jours, le gouvernement et le triste Debré
lui emboîtent le pas, espérant le battre à la course
démagogique. La Gauche fait dodo. Les jeunes cinéastes et
une centaine et demie d’intellectuels ont fini par s’en
apercevoir.
Vendredi, samedi, dimanche, le feu gagne. Voici qu’entrent
en lice les universitaires, les chercheurs, les techniciens, les
traducteurs… tout le monde veut en être. Tout ce monde —
l’élite, dit-on — déclare haut et fort qu’elle violera la loi,
qu’au-dessus de la loi, quand elle devient inique, existe le
respect de soi, le respect de l’autre, une loi morale
supérieure à toute règle concoctée par une majorité de
soi-disant “représentants du peuple” auxquels une partie —
qui n’est pas la plus imbécile — de ce peuple crie son
dégoût.
J’attends la suite. Feu de paille? Les socialistes se sont tus,
et pour cause: ce sont eux qui, en 1982, Badinter garde des
sceaux — Libération nous le rappelle — ont imaginé le
certificat d’hébergement. Debré va un peu loin, Jospin le lui
fait timidement remarquer: “pas jusqu’à la dénonciation, ça
ne se fait pas, c’est vilain!”
Pour le week-end, un assez long week-end, j’ai emporté
Tanizaki en Pléiade, une grosse Pléiade, plus de 2 000
pages, et ce n’est que le premier volume (il y en aura deux).
J’avais lu autrefois Un amour insensé. Je reprends depuis le
début, les oeuvres de jeunesse. C’était le temps en Occident,
de Gide et d’Oscar Wilde, Tanizaki les apprécie. Il ne le leur
cède en rien dans la liberté, sinon des peintures, du moins
des situations où la sensualité (le désir de carnation blanche
féminine, le froissement de la soie) s’exerce à plein, où se
donnent libre cours avec une joie brutale fétichisme et
fantasmes sadomasochistes. C’est le début du siècle, le
Japon est en train de basculer dans une modernité qui ne
garde du samouraï que le tranchant du sabre, l’honneur,
autrefois guerrier, se portant ailleurs. Le Japonais Tanizaki
est obnubilé par l’Occident, où il ne mettra jamais les pieds.
Plus que par ses glorieux aînés, comme Sôseki, il jure par
Flaubert et Maupassant.
Lundi. De Sôseki, justement, La Quinzaine et Louis Vuitton
publient des récits de voyages. J’en reçois les premiers
exemplaires. Hilka a de nouveau réussi une très belle
couverture.
Avant de partir, j’avais commencé de lire Ostinato, le livre de
Louis-René des Forêts en chantier depuis vingt-cinq ans.
Libération et le Monde des Livres en ont fait la semaine
dernière leur “ouverture”. Excellents articles de Gaudemar
dans l’un, de Kéchichian dans l’autre, admiratifs mais
prudents et préférant laisser la parole à l’auteur sous forme,
ici et là, d’entretiens. Des entretiens où Des Forêts redit ce
qu’il dit dans son livre, mais en plus rapide et à la portée du
lecteur pressé.
Les 50 premières pages d’Ostinato m’avaient à ce point
bouleversé, me transportant dans des souvenirs d’enfance
que je faisais miens, illuminations d’instants portés à
l’incandescence par une écriture d’une efficace beauté, que
je décidai de ne pas emporter Ostinato en week-end. Je ne
voulais pas le galvauder, le traiter en ouvrage ordinaire, ce
n’était plus de “lecture” seulement qu’il était question.
Certains de ces textes, je les avais lus autrefois, dans des
revues, des plaquettes, par quel tour de magie sautaient-ils
maintenant de la page dans mes propres souvenirs?
Ostinato, je l’ai repris au retour. Toujours ces illuminations
dans les souvenirs de guerre et de maquis (je pense aux
“épiphanies” joyciennes), dans la déception, stupéfiée et
amère de l’après-libération, et ce goût de la métaphore qui se
meut entre ciel et terre, dans les territoires de l’enfance. Le
deuil immense qui a frappé Des Forêts et sa compagne,
comment l’auteur s’en remettrait-il dès lors que l’homme de
chair et de vie en porte la marque crucifiante? L’homme et
l’auteur, faisant mentir l’autre rêveur endurci qui s’en est pris
à Sainte-Beuve, se confondent ici et ne font qu’un, appelant
le lecteur à former un trio d’un seul tenant, et c’est bien en
quoi Ostinato s’écrit hors de tout discours, fût-ce le discours
autobiographique. Sur tous les modes, du grave à l’aigu, du
confiant au désespéré, de l’à quoi bon? à l’élan pour repartir
dans la fabuleuse aventure d’un langage qui permet de
rebondir. Des Forêts, hanté par la mort qu’il veut voir proche,
s’arc-boute dans des ruminations sans fin sur “l’échec” de
son projet. On aura compris qu’il ne s’agit pas de l’échec d’un
ouvrage de littérature. Ce qu’il redoute et désire à la fois c’est
d’atteindre “le lieu premier, le non-lieu, le rien de rien où tous
les mots étant heureusement abolis, le silence même perd sa
nature et son nom”.
En son temps j’avais écrit sur Le Bavard, son premier livre. Il
m’avait fait savoir que je n’y avais rien compris et il en était
même un peu indigné: j’avais usurpé la place que j’occupais.
Par la suite, je publiai dans Les Lettres Nouvelles “Les
grands moments d’un chanteur” et La Chambre des enfants.
Louis-René était devenu un ami que je retrouvai dans le
projet de cette Revue internationale qu’avec Blanchot,
Mascolo et Vittorini nous avons essayé de mettre sur pied. Et
bien sûr, nous étions ensemble contre la guerre d’Algérie et
parmi les 121.
Secret et ténébreux, Louis-René? Sans doute. Et “obstiné”.
Bien sûr. Mais son rire, vous connaissez?

Maurice Nadeau


L’Immigration. Un problème ?

mai 4, 2008

Revue N° 694 parue le 01-06-1996

“Bien que la lecture d’une enquête sociologique soit souvent
ingrate (abondance de données statistiques, impersonnalité
et sécheresse du style), il vaut la peine de faire un effort et
de lire attentivement celle qu’avec l’aide de l’INSEE et de
l’INED, Michèle Tribalat a réalisée sur les immigrés. Non
seulement parce que c’est la première enquête d’envergure
sur les diverses populations étrangères — Maghrébins,
Africains, Asiatiques, Turcs, Portugais, Espagnols — qui
résident en France, mais encore parce qu’elle dissipe bien
des préjugés et souligne, indirectement, la stupidité des
politiques suivies jusqu’à présent par tous les gouvernements
français.
Des analyses très fouillées que fait l’auteur des pratiques
matrimoniales, linguistiques, religieuses des immigrés, de
leur rapport au pays d’origine, de leur attitude à l’égard de la
naturalisation, il ressort — et c’est la première leçon de ce
travail — qu’il n’est pas possible, ou pas opératoire, comme
on le fait couramment, de parler des immigrés en général.
Origine sociale, moeurs, aspirations, formes de sociabilité
diffèrent d’un groupe à l’autre et à l’intérieur d’un même
groupe. Qu’y a-t-il de commun entre des Turcs, très repliés
sur eux-mêmes, très attachés à leur religion, qui ne se
marient pratiquement pas avec des Français(es), des
Algériens qui fréquentent fort peu les lieux de culte, mais se
montrent très peu enclins à demander la nationalité française
(il est vrai qu’une fatoua de 1989 fait d’un naturalisé un
apostat, lequel risque la mort) et des Asiatiques, à la fois
“communautaristes” et les plus nombreux à vouloir être
naturalisés. Les immigrés n’ont en commun que d’être venus
d’ailleurs. Ce qui ne dit pas grand chose sur ce qu’ils sont,
mais induit toutes sortes de généralisations abusives.
Si d’une population à l’autre, les immigrés sont très divers, la
même diversité se retrouve à l’intérieur de chaque groupe:
par le biais des nouvelles générations, nées dans
l’Hexagone, ou des nouveaux arrivants, ou encore des
mariages, les moeurs se transforment, les différences
s’estompent et l’assimilation s’accomplit. Lentement, sans
doute — c’est à la quatrième génération, estiment les
sociologues, que l’intégration est achevée — mais
obstinément, inexorablement.
C’est ce que montre, entre autres, l’examen des pratiques
matrimoniales. Si, chez la moitié des immigrés algériens nés
en Algérie, les mariages ont été arrangés par la famille, ce
n’est plus le cas qu’une fois sur dix pour les Algériens nés en
France: ils n’épousent plus leur cousine. Etape
intermédiaire? 46 % de ceux qui sont arrivés avant l’âge de
16 ans épousent encore une femme de leur communauté.
Le mariage mixte — qui est assurément la meilleure façon de
s’intégrer — n’est pas la règle, mais il n’est pas non plus
l’exception: un quart des Algériennes nées en France
n’hésitent pas, malgré les réticences de leurs familles, à
épouser un Français, les Algériens qui immigrent
actuellement — et qui appartiennent souvent aux classes
moyennes et supérieures — se choisissent souvent une
compagne dans la société qui les accueille.
Il n’y a donc pas, comme certains le prétendent, d’obstacles
insurmontables à l’assimilation. La polygamie? Elle ne
concerne qu’1 % des Maghrébins — et pas les plus jeunes.
Elle touche davantage les Africains, essentiellement les
Mandés — mais 2/3 des immigrés d’Afrique noire sont
monogames.
La religion? “La faible assiduité des lieux de culte pour les
migrants algériens est générale… Le désintérêt semble
massif parmi les jeunes… La pratique est faible.” Se dire
musulman est beaucoup plus de l’ordre de l’affirmation
identitaire que de la foi; l’observance des rites, entre autres
du ramadan, s’inscrit dans la même perspective.
L’immigration, un problème? Sans doute. Mais rien n’est fait
pour le résoudre et tout se conjugue pour l’aggraver. Loin
d’avoir une politique active d’assimilation, ou simplement
d’ouverture, le pouvoir politique, qu’il soit de gauche ou de
droite, balance, selon les époques, entre indifférence,
méfiance, répression. Pire: des lois Pasqua aux projets
Debré, il verrouille, refoule, exclut. Oubliant que ce sont des
hommes et des femmes venus d’ailleurs, au cours des
siècles, qui ont façonné ce pays, que les Français “de
souche” sont les immigrés d’hier, que les immigrés
d’aujourd’hui seront les Français de demain et que, par
quelque côté qu’on l’examine — démographique,
économique, culturel, “humain” — l’immigration a été une
chance pour la France, et le demeure.”

Michèle Tribalat
De l’Immigration à l’assimilation : enquête sur les
populations d’origine étrangère en France

La Découverte
Maurice T. Maschino


Partir, s’intégrer, cultiver ses différences

mai 4, 2008

Revue N° 891 parue le 01-01-2005

“On célébrait, en août 2004, la Libération de Paris et l’entrée des troupes de Leclerc dans la capitale. Au premier rang, trois chars dans lesquels avaient pris place des vétérans, tous espagnols, et français. Ces Républicains qui avaient fui leur pays natal pour combattre ensuite contre l’Occupation nazie en France disaient, en un raccourci ce que fut l’immigration dans le siècle.

Gens d’ici venus d’ailleurs. C’est le titre choisi par Gérard
Noiriel, spécialiste du sujet depuis son Creuset français en
1992 pour raconter avec des photos, cette histoire que nous
partageons tous. N’oublions en effet pas, au milieu des
polémiques et des haines, qu’un Français sur trois compte un
ancêtre d’origine étrangère. Les patronymes en témoignent,
mais pas seulement, comme on le voit en lisant ce bel
album.
La table des matières, constituée de verbes à l’infinitif,
rappelle les grandes étapes de l’immigrant : “Partir”, “se faire
une place”, “s’intégrer”, “cultiver ses différences”. Ces quatre
grands moments structurent l’ouvrage. Noiriel emploie le
terme d’immigrant, utilisé dans un autre “creuset”, les
Etats-Unis. Il le juge moins péjoratif qu’immigré. En cette
matière, on le sait, les mots sont des balles. Plutôt qu’un
traitement chronologique, il a choisi d’aborder des thèmes.
Là non plus, le choix n’est pas indifférent. On connaît
l’antienne : “avant, ils s’intégraient, maintenant, ils sont
inassimilables.” Or comme le montrent rappels historiques et
photos, cette vision idyllique est fausse. Des pogroms
anti-italiens d’Aigues-Mortes en 1893 aux manifestations
antisémites des années trente, (pour des quotas en faculté
de médecine), on a souvent jugé l’étranger comme quelqu’un
de dangereux. Une photo prise lors des grèves dans
l’industrie automobile en 1983 sert d’indice : parmi les
travailleurs maghrébins, l’un s’adonne à l’une des prières
quotidiennes. Islamisme. Le mot est suggéré, et l’on n’est
pas encore entrée dans la terrible période ouverte par le 11
septembre. L’intérêt de cet album rédigé par un historien, est
de remettre les faits en perspective, et d’abord de montrer le
formidable apport que constitue l’immigration.
En effet, que ce soit par calcul cynique ou par humanisme, il
ne faut pas se tromper : sans l’aide massive des immigrants,
la France serait un petit pays sur le plan démographique
économique et culturel. Trois vagues ont sauvé son industrie,
comme le montre l’auteur. La première a permis
l’industrialisation à l’époque du Second Empire. La deuxième
vague a remplacé les un million trois cent mille morts de la
guerre de quatorze. La troisième a contribué à l’expansion du
pays pendant ces trente glorieuses qui s’achèvent vers 1973.
Et Noiriel explique que jamais nous ne supporterons le choc
du manque de main-d’oeuvre dans la restauration, le
bâtiment et les travaux publics, sans une nouvelle
immigration.
Les 400 photos du livre racontent cette histoire, présentent
les héros anonymes d’une épopée. On découvre des pans
entiers, ignorés. Ainsi ces Javanais dockers à Marseille, ou
ces Chinois, 400 000, qui travaillaient dans les usines
d’armement entre 1914 et 1918, et que l’on parquait dans
des camps plus ou moins équipés après la journée de
labeur. On voit les Polonais du Nord de la France, venus de
Galicie et de Poznanie, et bien sûr les Maghrébins. Un
portrait de mineur est remarquable : l’homme est marocain. Il
a le visage encore rempli de poussière et sourit. Le
photographe veut faire un “beau portrait”, privilégie
l’esthétique. Ce souci revient dans de nombreuses photos.
Notamment celles qui montrent des femmes et enfants dans
les bidonvilles et autres habitats précaires dans lesquels on
accueillait les nouveaux venus. Le pittoresque l’emporte, et
avec lui le stéréotype. Toute dimension politique est
évacuée. Il semble, à contempler ces images que la femme
harki ou la jeune africaine, ont toujours vécu dans la crasse
et s’y sont habituées pour préparer la cuisine ou s’occuper
d’un enfant. Les clichés, au sens figuré du mot, ne sont pas
pour rien dans l’ignorance qui est la nôtre. Et dans l’hostilité
qui en découle.
Les luttes pour la reconnaissance, la dignité, occupent une
place importante dans la vie des immigrants. Lorsqu’ils
comprennent que le voyage sera sans doute sans retour,
lorsque la crise qui les frappe en premier les oblige à revoir
tous leurs projets et à oublier leurs rêves de retour, ils se
battent. On a souvent dit que la désyndicalisation était de
leur faute. La aussi le préjugé tombe. On revoit les photos
des luttes, des grèves, des manifestations. Les visages sont
encore joyeux, le regard est déterminé. Et puis quand le
chômage frappe, les premiers touchés sont les travailleurs
peu qualifiés, maîtrisant mal ou pas la langue française. Et
quand les sans-papiers entament leur lutte, on trouve au
premier rang ces esclaves chinois ou vietnamiens qui
constitue le volant si pratique des ateliers clandestins de
confection, ceux-là mêmes qui permettent à la haute couture
et au prêt-à-porter de réduire ces coûts de production, dans
la plus parfaite hypocrisie.
Mais le calcul n’est pas tout, et l’on ne saurait réduire
l’accueil des étrangers à sa dimension économique ou
démographique. Ce vaste mouvement qui traverse le XXe
siècle a aussi enrichi notre patrimoine culturel et politique.
Noiriel rappelle tout ce que nous devons aux Italiens, aux
Polonais, aux Africains, à tous les autres, en montrant, à
travers les photos les quartiers qu’ils transforment en petite
Arménie ou Italie, les lieux de culture et de culte qu’ils
ouvrent, les fêtes qu’ils organisent, les métiers qu’ils font
vivre et revivre. Cela fait tellement partie de notre quotidien
que nous l’oublions. Ainsi apprend-on que le commerce
ambulant n’a rien de clandestin et qu’organisé par la
communauté sénégalaise, il occupe toutes les strates
éduquées de cette communauté. C’est un exemple, parmi
d’autres.
On tourne les pages et l’émotion nous étreint. Ces réfugiés
qui passent la frontière des Pyrénées en 39, ce sont nos
proches, comme ces adultes algériens ou harkis qui
apprennent à écrire dans une austère salle de classe. Et puis
il y a l’Affiche rouge, chantée par Aragon, les Africains morts
au Chemin des dames, de froid ou de maladie, les tombes
musulmanes d’Alsace et d’ailleurs. Ces pages racontent nos
échecs et nos réussites : les cités anonymes qui ont
remplacé les jardins privatifs et les coins dans lesquels on
échangeait souvenirs du pays et recettes de cuisine, la fin de
l’ascension sociale par le mérite et le travail. Mais aussi
l’intégration, quoiqu’on en dise, quoiqu’on en croie, parce que
la télévision aime pointer ce qui ne va pas et le dramatiser.
Noiriel nous replace dans le flux de l’Histoire, la durée qui
seule éclaire. L’histoire de l’immigration n’est pas finie,
puisqu’elle est la nôtre.”
Gérard Noiriel. Gens d’ici venus d’ailleurs, Chêne-Hachette
éd., 2004, 296 p., 450 photos, 45,50 euros.

Norbert Czarny