Figures in a Landscape, Elias Sanbar

mai 4, 2008

Retour sur le superbe recueil de photographies, photographie d’une terre et de son peuple, consacré aux Palestiniens, de 1839 à nos jours. Le nouvel ouvrage “Silhouettes dans un paysage” de Elias Sanbar peut être lu comme une mise en mots, mais aussi une explicitation, de ce que donnait à voir le livre précédent.

Il y a six mois Elias Sanbar, l’infatigable rédacteur en chef de la Revue d’Etudes Palestiniennes avait publié Figures du Palestinien? Identité des origines, identités du devenir chez Gallimard (Essais)
D’emblée la référence est visuelle : elle renvoie à un film un
peu raté de Joseph Losey qui porte le même nom qu’un
tableau de Francis Bacon, Figures in a Landscape. Il s’agit
de donner l’épaisseur et la profondeur d’une histoire au
peuple palestinien dont l’existence même a si souvent été
menacée de déni. Cette histoire est présentée comme une
succession de figures, qui chacune participe d’une même
identité, l’identité se définissant par le fait d’être identifiable.
“La permanence d’une identité ne relève plus dès lors de son
immobilité mais de son mouvement, de sa chaîne de figures
sans cesse différentes mais toujours identifiables”.
Désireux de faire échapper l’histoire de la Palestine aux
récits mythiques et à leur folle remontée des temps, Elias
Sanbar situe sa première figure, celle des Gens de la Terre
Sainte au dix-neuvième siècle, quand la Palestine, terre
arabe, fait partie de l’empire ottoman, après avoir été incluse
dans l’Etat mamelouk d’Egypte. En dépit de l’absence d’un
Etat, et malgré les divisions administratives imposées par la
Sublime Porte, la Palestine est entièrement présente, avec
ses frontières, sa langue et son peuple formé de “gens
conscients d’être les gens d’ici”. C’est l’époque des rivalités
entre les chefs des clans locaux, de la transformation du
statut des paysans dont beaucoup renoncent à leurs droits
de propriété au profit de marchands ou de collecteurs
d’impôts, et des répercussions du mouvement de réformes,
les tanzimat, qui agite un empire ottoman chancelant. Les
élites urbanisées sont gagnées par les idées nouvelles, en
particulier celles du nationalisme arabe, y compris sous sa
forme la plus moderne, celle d’une citoyenneté
supra-confessionnelle, voire laïque qui trouvera son
expression dans l’OLP.
Mais ce pays a aussi la spécificité d’être une Terre sainte, à
la fois juive, chrétienne et islamique. A la géographie
séculière s’ajoute une géographie sacrée dont Jérusalem
occupe le centre. Cette sacralité n’est pas conflictuelle. Les
différentes communautés religieuses de cette
terre-réceptacle, coexistent sans s’exclure l’une l’autre, dans
la symbiose d’une unité qui est celle d’un peuple : le peuple
qui se désigne lui-même comme “Grande Famille de la Terre
Sainte”. Les divisions qui traversent cette société sont avant
tout régionales et les luttes qui s’y déroulent n’y opposent ni
les communautés confessionnelles ni les classes en
formation mais les grandes familles qui visent à l’hégémonie.
C’est la transformation de cette terre sainte en terre élue puis
en terre cible, qui sous-tendra les visées européennes avec
l’appui donné aux vagues successives de l’immigration
sioniste et à la fondation des colonies.
La deuxième figure que fait alors apparaître Elias Sanbar,
surgit dans les années qui suivent immédiatement la
Déclaration Balfour, de 1917. C’est celle des Arabes de
Palestine, habitant une terre que la majorité des immigrants
sionistes voient comme une terre sans peuple, mais qui,
déclaré “territoire ennemi occupé” est placée sous
l’administration militaire britannique. L’unité d’un pays
constitué par ses enfants musulmans, chrétiens et juifs est
rompue. Le territoire doit être vidé d’un peuple qui persiste à
être là. Pour chaque Palestinien le rapport à la terre, à sa
terre, se confond avec le refus du déplacement ou du
transfert. La patrie est dès lors vécue comme patrie
menacée. Les émeutes, les révoltes, les grèves, et enfin la
grande révolution de 1936-1939, sont autant de façons de
tenter de résister à cette menace.
Ezzedine Al-Quassam
Dans cette fresque où l’unité nationale palestinienne est
toujours mise en avant, et les divisions internes - ce que l’on
a appelé le factionnalisme - largement gommées subsiste un
personnage énigmatique : c’est Ezzedine Al-Quassam, dont
la mémoire, transformée par la légende, est toujours vivace
chez les Palestiniens. Comme beaucoup de héros de
légende, il était venu de l’extérieur, cheikh syrien infiltré pour
se battre en Palestine et tombé en 1935 à l’issue d’un
accrochage avec les troupes britanniques. Son enterrement
à Haifa donnera lieu à des manifestations populaires d’une
telle ampleur que tous veulent se réapproprier le héros.
L’écrivain Ghassan Kanafani, militant d’extrême gauche, le
comparera à Che Guevara, et en fera le précurseur d’une
guérilla paysanne. Quant au mufti de Jérusalem, Amin
al-Husayni, passablement réactionnaire, il prétendra que
Qassâm était secrètement sous ses ordres. Elias Sanbar
préfère le présenter comme un “patriote au sens large”, c’est
à dire un patriote arabe, qui a lutté contre le mandat français
en Syrie et “qui vit intensément son arabisme à travers deux
aspirations qui n’en font qu’une : l’indépendance de la
Palestine et l’unité de tous les Arabes”.
Le Palestinien invisible : l’absent
Cette résistance populaire, l’attachement viscéral à la terre,
une vie culturelle intense, n’empêcheront pas la défaite, la
catastrophe (Al-Nakba), et le départ. Le premier livre d’Elias
Sanbar avait été consacré à cette année de l’expulsion (2).
Depuis d’autres travaux d’historiens étayés par de nouveaux
documents sont venus confirmer sa thèse : loin d’avoir fui,
les Palestiniens se sont battus avec des moyens militaires
inférieurs à ceux de leurs adversaires, et près de quinze mille
sont morts au combat. L’historien israélien Benni Morris,
partisan par ailleurs d’Ariel Sharon, a recensé vingt quatre
villages palestiniens dont la population qui ne voulait pas
partir a été massacrée.
Mais à ces faits, déjà connus, Elias Sanbar ajoute de
nouvelles explications : d’ordre stratégique, d’abord,
l’implantation des colonies sionistes encerclant et isolant les
localités palestiniennes prises au dépourvu par cette
méthode encore ignorée et qui est devenue le quotidien des
habitants de Cisjordanie ; d’ordre plus psychologique ensuite,
car tous sont convaincus que leur exil sera de très courte
durée. C’est alors l’ère de la troisième figure, celle du
Palestinien invisible, de l’Absent. Invisible dans son propre
pays, ou absent quand il a été contraint de se réfugier
ailleurs. La patrie devient une terre interdite. Elias Sanbar en
dit plus sur le statut de la patrie absente que sur le vécu
effectif des réfugiés. Il y a désormais, écrit-il, “deux
centralités pour une même terre. Celle de la patrie, de la
terre interdite, et celle de l’exil de la majorité d’un peuple
désormais absent de cette même patrie”. Faire coïncider ce
qu’il désigne comme les deux primats, le pouvoir de l’exil
qu’a incarné l’OLP et la pesanteur de la terre natale passe
par la réalisation du retour.
On sait que le droit au retour des Palestiniens, quelles qu’en
soient les modalités concrètes, est encore loin de leur être
accordé ni même reconnu. C’est dans cette perspective qu’il
faut comprendre le livre d’Elias Sanbar qui n’a pas la
lourdeur d’un travail d’historien avec tout l’appareil critique
qui s’y adjoint, ni la prétention d’être un programme politique
de plus. Il polémique contre tous les “négationnismes” qui
ont pu prétendre ou qui disent encore qu’il n’y a ni Palestine
ni Palestiniens. Il le fait avec la ferveur nationale qu’on lui
connaît, pour qu’enfin on cesse d’oublier les absents, ceux
des camps de Gaza, du Liban, ou d’ailleurs, qui devront bien
retrouver un jour une pleine humanité, une vraie maison et
un droit à la citoyenneté.
1 Elias Sanbar, Les Palestiniens. La photographie d’une terre
et de son peuple de 1839 à nos jours. Ed Hazan, avril 2004.
2 Elias Sanbar, Palestine 1948, l’expulsion, Les Livres de la
Revue d’études palestiniennes, 1984.
Elias Sanbar, Figures du Palestinien, Identité des origines,
identité du devenir, NRF Essai, Gallimard. 19,50 Euros

Sophie Dayan-Herzbrun


Guerres Israélo-arabes, la spirale infernale

mai 4, 2008

Morris, Benny ” Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste “. Un article de Bensoussan, Georges ” La spirale infernale ” Revue N° 855 parue le 01-06-2003

La politique sioniste est à la fois entravée et soulagée par un refus arabe qui un siècle durant repousse tout compromis avec la réalité. Un refus répété qui pousse le camp adverse à radicaliser à son tour son attitude. Spirale infernale qui conduit à une situation inouïe dans l’histoire diplomatique où l’on voit le vainqueur de 1967 venir demander la paix, quand le vaincu exige, lui, la reddition inconditionnelle de son vainqueur… Le 19 juin 1967, en effet, Israël fait discrètement savoir
à l’Egypte et à la Syrie qu’il est prêt à rendre sur le champ le Sinaï et le Golan contre un traité de paix. Refus immédiat.
Benny Morris
Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste
trad. de l’Anglais par Agnès Dufour et Jean-Michel
Goffinet
Complexe-IHTP-CNRS
Au travers d’une étude documentée mais partielle (les
archives arabes sont inaccessibles aux chercheurs), Benny
Morris rappelle combien nombre d’aspects de l’Intifada
actuelle trouvent leur source dans la révolte arabe de 1936
comme dans la guerre de 1948 : ainsi en va-t-il de la
stratégie arabe d’attaque des routes, point faible du
peuplement juif, ainsi du dépérissement de la révolte dans
des formes de brigandage et de corruption, ainsi de la
pratique du double langage à l’endroit de la terreur. Très tôt,
aussi, les émeutiers arabes prennent l’habitude de déraciner
les arbres fruitiers ; 200 000 arbres “juifs” sont ainsi jetés bas
dans la seule révolte de 1936.
Le refus arabe prend aussi la forme d’une collusion de
certains de ses leaders avec le nazisme, collusion facilitée
par l’antisionisme radical du Führer. Un certain nationalisme
arabe s’est en effet rapproché du Reich, tandis qu’Amin
Al-Husseini fut lui-même directement complice de la Shoah.
L’effondrement palestinien de 1948
Le massacre perpétré par le groupe sioniste de l’Irgoun
contre le village palestinien de Deir Yassine le 9 avril 1948
(entre 100 et 110 victimes) est suivi en retour (13 avril) du
massacre d’un convoi de médecins juifs et d’infirmières (70
morts) montant vers Jérusalem. Cette violence
exterminatrice rend compte du pessimisme de Ben Gourion
le soir du vote de la résolution de l’ONU : “Je ne pouvais pas
danser avec eux. Je ne pouvais pas chanter cette nuit-là. En
les voyant tous si joyeux, je n’avais qu’une pensée : ils
allaient partir pour la guerre.”
Faits à l’appui à partir des archives désormais ouvertes de
l’Etat d’Israël, Morris montre comment la direction sioniste
aborde la question du “transfert” (de la population arabe). Il
ramène à ses justes (et modestes) proportions le fameux
“plan Dalet” de 1948, en l’éclairant par la volonté de rendre
viable un Etat juif qui ne l’eut jamais été sans échange de
populations. Il rappelle que la fuite précoce de l’élite
palestinienne a sapé le moral de la population en insistant
sur l’amplification par la propagande arabe (254 tués au lieu
de 110) du massacre de Deir Yassine, laquelle a exacerbé la
panique et l’exode. Il y eut rarement expulsion directe,
analyse Morris (sauf dans le cas de Lod et de Ramleh) :
comme toute population civile, les Arabes s’enfuient devant
la guerre, mais peut-être, aussi, parce qu’ils craignent de
subir ce qu’ils eussent eux-mêmes fait subir aux Juifs s’ils
avaient été victorieux.
L’effondrement palestinien de 1948 doit beaucoup à des
élites arabes dont Benny Morris écrit qu’elles étaient
“fondamentalement corrompues et vénales”, et n’avaient
“aucun sens de la chose publique”. Dès la fondation de la
Ligue arabe au Caire, le mouvement national palestinien
comprend que les leaders arabes le dépouillent de son
autonomie politique. Que les buts de guerre des Etats frères
en 1948 ne sont pas tant d’édifier une Palestine
indépendante que de s’en partager les dépouilles. Entre
1949 et 1967, ni l’Egypte qui administre Gaza ni la Jordanie
qui annexe la Palestine arabe (Cisjordanie) ne songent un
instant à faire respecter le droit des Palestiniens et la
résolution 181 de l’ONU.
Cette étude montre aussi la situation stratégiquement
dramatique de l’Etat juif : d’interminables et d’indéfendables
frontières à l’Est, une largeur de 15 Km au centre du pays,
une forte minorité arabe légitimement anti-sioniste et
anti-israélienne, une hostilité ininterrompue aux frontières
(infiltrations, sabotages, assassinats, etc.). Morris montre
aussi la précarité des alliances comme l’inanité des
engagements de l’ONU. Il détaille les conflits les plus
connus, en mettant en lumière derrière la puissance militaire
la précarité existentielle de l’Etat juif : lors de la guerre du
Kippour (octobre 1973), plus de 1,8 millions soldats
égyptiens et syriens sont mobilisés contre l’Etat juif. Les 6 et
7 octobre, sur le Golan, au cours de 36 heures décisives
pour les deux camps, 177 chars israéliens affrontent 1400
chars syriens. Les exemples abondent qui montrent l’aspect
dérisoire de la propagande relative à l’”hyper puissance
impérialiste” d’Israël. C’est là tout l’intérêt d’un livre qui
échappe au côté hagiographique de tant d’études
pro-sionistes comme au travers diabolisant des
anti-sionistes.
Un manque : les archives arabes
Nonobstant ses qualités de synthèse, l’étude de Benny
Morris pêche toutefois par l’absence d’accès aux archives
arabes. Le titre de l’ouvrage (le même en anglais) pose aussi
problème dès lors qu’il oppose un peuple, les Arabes, à une
idéologie, le sionisme, en délégitimant ce faisant la présence
juive sur ce territoire. Plus grave nous apparaît le mésusage
des mots : ainsi du vocable “colons” quand il s’agit du
territoire israélien dans ses frontières de 1967, et des
“colonies israéliennes” à propos des villages faisant face au
Liban. On peut regretter aussi que l’auteur se laisse aller à la
banale erreur de l’historien qui, sachant la fin de l’histoire,
déforme sa vision et son propos. Ainsi évoque-t-il la “victoire
annoncée” de 1948 alors que tout son récit montre le
contraire. Quoiqu’il ait pris ses distances avec ces “nouveaux
historiens” qui font la joie du Monde diplomatique, Benny
Morris retombe dans l’un de leurs travers quand il oublie la
vieille leçon de Fustel de Coulanges : pour écrire l’histoire,
l’historien devrait ne jamais connaître la fin.

Georges Bensoussan