L’occupation des sols
mai 20, 2008Revue N° 680 parue le 01-11-1995
Deux ans après les premières négociations bilatérales, qui ont accordé l’auto-gouvernement à la bande de Gaza et à Jéricho, paraissent simultanément deux ouvrages de David Grossman traitant des rapports israélopalestiniens. L’un est un documentaire sur les Palestiniens d’Israël ; le second, un roman qui met en scène deux soldats israéliens stationnés en Cisjordanie en 1972, cinq ans après la guerre des six jours.
David Grossman
Les exilés de la terre promise
Conversations avec des Palestiniens d’Israël
trad. de l’hébreu par Katherine Werchowski
“L’Histoire immédiate” Le Seuil éd., 271 p., 140 F
Le sourire de l’agneau
trad. de l’hébreu par Gisèle Sapiro
Le Seuil éd., 351 p., 140 F
Contrairement aux précédents livres de David Grossman, traduits en français peu de temps après leur parution en Israël, les deux textes publiés aujourd’hui semblent à première vue peu en phase avec l’actualité politique du Proche-Orient. L’enquête menée auprès des Palestiniens d’Israël date de 1992 et précède donc le décisif accord de paix signé avec l’OLP en septembre 1993. Les tensions qui s’y déploient, sans perdre de leur vérité historique, ont pu cependant se modifier au gré de l’actualité. Le roman, qui est le premier de David Grossman, ne souffre évidemment pas du même décalage puisqu’il choisit de se situer dans une période de l’histoire plus lointaine, peu de temps après la troisième guerre israélo-arabe. Il a pourtant été écrit en 1982 et l’évolution depuis, et de la maturité d’écrivain de l’auteur, plus évidente dans ses deux autres romans, Voir ci-dessous : Amour et Le livre de la grammaire intérieure (1), et de la situation politique, crée aussi un léger écart pour le lecteur français.
Il serait évidemment vain et insuffisant de s’arrêter là. La qualité documentaire des deux ouvrages constitue leur indéniable richesse et font de leur auteur à la fois un intellectuel engagé mû par une philosophie profondément humaniste et un écrivain important de la jeune littérature israélienne.
Le sourire de l’agneau réunit politique et fiction en s’installant dans le contexte troublé de la Cisjordanie occupée par les troupes israéliennes. Il préfigure plus en ce sens Le vent jaune (2), enquête sur les territoires occupés qui plaidait pour l’entente entre les deux parties, que Les exilés de la terre promise. Les quatre personnages qui sont les seuls acteurs du roman, tour à tour narrateur ou point de vue des différents chapitres, illustrent bien les attitudes divergentes suscitées par la situation politique. Katzman exécute son service de soldat sans égard particulier pour le peuple qu’il soumet, tandis qu’Ouri passe son temps à douter et à souffrir de sa position d’occupant, car, comme dit un proverbe arabe, “celui qui reçoit les coups n’est pas semblable à celui qui les compte”. Il se lie d’affection avec un vieux Palestinien, Hilmi, qui lui fait peu à peu jouer le rôle de son fils adoptif, tué peu de temps auparavant par des soldats israéliens, lors d’une échauffourée. Cette relation politiquement paradoxale se justifie humainement par la rencontre de deux détresses et d’une commune croyance en la vérité du langage. Hilmi le conteur continue d’exister en racontant les mille et une histoires de sa longue vie tandis qu’Ouri le soldat redécouvre en l’écoutant l’innocence et la foi. Les deux autres personnages, Katzman et Shosh, la femme d’Ouri, vivent au contraire dans le mensonge et l’impureté tout en restant eux aussi, heureusement pour le roman, des êtres complexes et torturés.
Outre l’intérêt proprement politique du texte, qui se juge à l’identification plus forte au personnage d’Ouri, artisan volontaire d’un rapprochement entre les deux peuples, les réflexions les plus intéressantes concernent le travail sur la fiction. Les deux êtres qui vivent dans le conte peuvent être parfois aveugles à la réalité et pourtant plus proches de la vérité. Katzman et Shosh, beaucoup plus pragmatiques ont perdu les valeurs humanistes en même temps que le sens du sacré. Et tous sont malheureux. Un autre fil intéressant du roman est celui de la méditation sur l’effacement et sur l’oubli, comme par exemple, dans ce discours intérieur d’Ouri : “Hilmi se raconte ses histoires tout seul pour s’en souvenir, les ressasse tout le temps, alors que moi, je les raconte pour oublier, pour les décomposer en leurs plus petits éléments, et comme ça, m’en débarrasser, me débarrasser de tout ce qui s’est enrobé autour de moi au cours de cette dernière année”.
Dans l’ensemble, bien que souvent un peu lourd et aride, ce roman est important car il représente une littérature de témoignage sur une question difficile à traiter puisque, selon David Grossman lui-même, elle ne trouvera jamais de solution vraiment acceptable. D’autre part, il doit être lu aussi comme un récit appartenant à une littérature de fondation, dont les références sont la Bible, le Coran et les contes de tradition orale et dont les inquiétudes ne portent pas sur le sens de la littérature, sur le rapport entre les mots et les choses, mais sur la réalité présente et sur l’histoire. S’il peut sembler ainsi un peu indigeste à des lecteurs accoutumés aujourd’hui à un autre genre de littérature, c’est parce qu’il impose d’autres critères et d’autres références culturelles.
Les exilés de la terre promise ne pose pas en revanche de problèmes de lecture. David Grossman a beaucoup de talent pour mettre en scène ses interlocuteurs, en l’occurrence quelquesuns des 800 000 Palestiniens qui vivent en Israël, ceux que certains appellent les “Arabes de 48″, et présenter leur contexte d’existence, leur cadre de vie. L’enquêteur n’a pas l’écoute neutre, il est engagé. Mais on peut considérer que sa position est moins pro-palestinienne qu’en désaccord avec la politique menée par Israël concernant le statut de cette partie de la population qui se sent dépossédée de toute identité. Pour certaines personnes interrogées, en effet, l’histoire des Arabes d’Israël est vide, morcelée, dépourvue de tout symbole, à la différence de celle des Palestiniens des territoires qui est lutte et revendication identitaire permanentes. Ils n’ont pas non plus d’identité israélienne et, déclare Nazir Yunes, chirurgien à l’hôpital HallelYafé, “il n’y a pas un Arabe qui ne s’imagine être transféré, et, moi-même, je ne suis pas exempt de cette peur”. D’autres se forgent une identité en étant solidaires de l’Intifada et en réagissant à l’inertie du gouvernement pour changer leur situation, pour ouvrir des écoles arabes par exemple, par un discours violent. Et, d’entretien en entretien, de constats similaires en discours différents, David Grossman parvient à combler ce vide identitaire en livrant un reportage extrêmement riche sur les difficiles conditions de vie et le profond malaise de cette importante minorité vivant dans son pays.
“Je me contente d’écouter, écrit-il au commencement du livre, je me dénude face à cette complexité, je tente de lui faire de la place. De lui faire de la place parmi nous”. En la faisant exister dans ce livre, il parvient peu à peu à exposer clairement les devoirs politiques de son pays qu’il invite à “entrer dans une nouvelle ère”, sans que les problèmes de frontières et d’occupation occultent celui de la situation des Palestiniens “de l’intérieur”. On peut espérer que cette ère se soit récemment ouverte et conclure aujourd’hui sur cette réalité, quand Grossman, en 1992, était forcé de conclure sur un désir profond.
Par Tiphaine Samoyault
1.Publiés aux éditions du Seuil, respectivement en 1991 et 1994.
2.Le Seuil éd., “L’Histoire immédiate”, traduit de l’hébreu par Suzanne Meron, 1988.
David Grossman Les exilés de la terre promise Conversations avec des Palestiniens d’Israël trad. de l’hébreu par Katherine Werchowski “L’Histoire immédiate” Le Seuil éd., 271 p., 140 F
Le sourire de l’agneau trad. de l’hébreu par Gisèle Sapiro Le Seuil éd., 351 p., 140 F
Publié par nadeau