L’occupation des sols

mai 20, 2008

Revue N° 680 parue le 01-11-1995

Deux ans après les premières négociations bilatérales, qui ont accordé l’auto-gouvernement à la bande de Gaza et à Jéricho, paraissent simultanément deux ouvrages de David Grossman traitant des rapports israélopalestiniens. L’un est un documentaire sur les Palestiniens d’Israël ; le second, un roman qui met en scène deux soldats israéliens stationnés en Cisjordanie en 1972, cinq ans après la guerre des six jours.

David Grossman
Les exilés de la terre promise

Conversations avec des Palestiniens d’Israël
trad. de l’hébreu par Katherine Werchowski
“L’Histoire immédiate” Le Seuil éd., 271 p., 140 F

Le sourire de l’agneau
trad. de l’hébreu par Gisèle Sapiro
Le Seuil éd., 351 p., 140 F

Contrairement aux précédents livres de David Grossman, traduits en français peu de temps après leur parution en Israël, les deux textes publiés aujourd’hui semblent à première vue peu en phase avec l’actualité politique du Proche-Orient. L’enquête menée auprès des Palestiniens d’Israël date de 1992 et précède donc le décisif accord de paix signé avec l’OLP en septembre 1993. Les tensions qui s’y déploient, sans perdre de leur vérité historique, ont pu cependant se modifier au gré de l’actualité. Le roman, qui est le premier de David Grossman, ne souffre évidemment pas du même décalage puisqu’il choisit de se situer dans une période de l’histoire plus lointaine, peu de temps après la troisième guerre israélo-arabe. Il a pourtant été écrit en 1982 et l’évolution depuis, et de la maturité d’écrivain de l’auteur, plus évidente dans ses deux autres romans, Voir ci-dessous : Amour et Le livre de la grammaire intérieure (1), et de la situation politique, crée aussi un léger écart pour le lecteur français.

Il serait évidemment vain et insuffisant de s’arrêter là. La qualité documentaire des deux ouvrages constitue leur indéniable richesse et font de leur auteur à la fois un intellectuel engagé mû par une philosophie profondément humaniste et un écrivain important de la jeune littérature israélienne.

Le sourire de l’agneau réunit politique et fiction en s’installant dans le contexte troublé de la Cisjordanie occupée par les troupes israéliennes. Il préfigure plus en ce sens Le vent jaune (2), enquête sur les territoires occupés qui plaidait pour l’entente entre les deux parties, que Les exilés de la terre promise. Les quatre personnages qui sont les seuls acteurs du roman, tour à tour narrateur ou point de vue des différents chapitres, illustrent bien les attitudes divergentes suscitées par la situation politique. Katzman exécute son service de soldat sans égard particulier pour le peuple qu’il soumet, tandis qu’Ouri passe son temps à douter et à souffrir de sa position d’occupant, car, comme dit un proverbe arabe, “celui qui reçoit les coups n’est pas semblable à celui qui les compte”. Il se lie d’affection avec un vieux Palestinien, Hilmi, qui lui fait peu à peu jouer le rôle de son fils adoptif, tué peu de temps auparavant par des soldats israéliens, lors d’une échauffourée. Cette relation politiquement paradoxale se justifie humainement par la rencontre de deux détresses et d’une commune croyance en la vérité du langage. Hilmi le conteur continue d’exister en racontant les mille et une histoires de sa longue vie tandis qu’Ouri le soldat redécouvre en l’écoutant l’innocence et la foi. Les deux autres personnages, Katzman et Shosh, la femme d’Ouri, vivent au contraire dans le mensonge et l’impureté tout en restant eux aussi, heureusement pour le roman, des êtres complexes et torturés.

Outre l’intérêt proprement politique du texte, qui se juge à l’identification plus forte au personnage d’Ouri, artisan volontaire d’un rapprochement entre les deux peuples, les réflexions les plus intéressantes concernent le travail sur la fiction. Les deux êtres qui vivent dans le conte peuvent être parfois aveugles à la réalité et pourtant plus proches de la vérité. Katzman et Shosh, beaucoup plus pragmatiques ont perdu les valeurs humanistes en même temps que le sens du sacré. Et tous sont malheureux. Un autre fil intéressant du roman est celui de la méditation sur l’effacement et sur l’oubli, comme par exemple, dans ce discours intérieur d’Ouri : “Hilmi se raconte ses histoires tout seul pour s’en souvenir, les ressasse tout le temps, alors que moi, je les raconte pour oublier, pour les décomposer en leurs plus petits éléments, et comme ça, m’en débarrasser, me débarrasser de tout ce qui s’est enrobé autour de moi au cours de cette dernière année”.

Dans l’ensemble, bien que souvent un peu lourd et aride, ce roman est important car il représente une littérature de témoignage sur une question difficile à traiter puisque, selon David Grossman lui-même, elle ne trouvera jamais de solution vraiment acceptable. D’autre part, il doit être lu aussi comme un récit appartenant à une littérature de fondation, dont les références sont la Bible, le Coran et les contes de tradition orale et dont les inquiétudes ne portent pas sur le sens de la littérature, sur le rapport entre les mots et les choses, mais sur la réalité présente et sur l’histoire. S’il peut sembler ainsi un peu indigeste à des lecteurs accoutumés aujourd’hui à un autre genre de littérature, c’est parce qu’il impose d’autres critères et d’autres références culturelles.

Les exilés de la terre promise ne pose pas en revanche de problèmes de lecture. David Grossman a beaucoup de talent pour mettre en scène ses interlocuteurs, en l’occurrence quelquesuns des 800 000 Palestiniens qui vivent en Israël, ceux que certains appellent les “Arabes de 48″, et présenter leur contexte d’existence, leur cadre de vie. L’enquêteur n’a pas l’écoute neutre, il est engagé. Mais on peut considérer que sa position est moins pro-palestinienne qu’en désaccord avec la politique menée par Israël concernant le statut de cette partie de la population qui se sent dépossédée de toute identité. Pour certaines personnes interrogées, en effet, l’histoire des Arabes d’Israël est vide, morcelée, dépourvue de tout symbole, à la différence de celle des Palestiniens des territoires qui est lutte et revendication identitaire permanentes. Ils n’ont pas non plus d’identité israélienne et, déclare Nazir Yunes, chirurgien à l’hôpital HallelYafé, “il n’y a pas un Arabe qui ne s’imagine être transféré, et, moi-même, je ne suis pas exempt de cette peur”. D’autres se forgent une identité en étant solidaires de l’Intifada et en réagissant à l’inertie du gouvernement pour changer leur situation, pour ouvrir des écoles arabes par exemple, par un discours violent. Et, d’entretien en entretien, de constats similaires en discours différents, David Grossman parvient à combler ce vide identitaire en livrant un reportage extrêmement riche sur les difficiles conditions de vie et le profond malaise de cette importante minorité vivant dans son pays.

“Je me contente d’écouter, écrit-il au commencement du livre, je me dénude face à cette complexité, je tente de lui faire de la place. De lui faire de la place parmi nous”. En la faisant exister dans ce livre, il parvient peu à peu à exposer clairement les devoirs politiques de son pays qu’il invite à “entrer dans une nouvelle ère”, sans que les problèmes de frontières et d’occupation occultent celui de la situation des Palestiniens “de l’intérieur”. On peut espérer que cette ère se soit récemment ouverte et conclure aujourd’hui sur cette réalité, quand Grossman, en 1992, était forcé de conclure sur un désir profond.

Par Tiphaine Samoyault

1.Publiés aux éditions du Seuil, respectivement en 1991 et 1994.
2.Le Seuil éd., “L’Histoire immédiate”, traduit de l’hébreu par Suzanne Meron, 1988.

David Grossman Les exilés de la terre promise Conversations avec des Palestiniens d’Israël trad. de l’hébreu par Katherine Werchowski “L’Histoire immédiate” Le Seuil éd., 271 p., 140 F
Le sourire de l’agneau trad. de l’hébreu par Gisèle Sapiro Le Seuil éd., 351 p., 140 F


Figures in a Landscape, Elias Sanbar

mai 4, 2008

Retour sur le superbe recueil de photographies, photographie d’une terre et de son peuple, consacré aux Palestiniens, de 1839 à nos jours. Le nouvel ouvrage “Silhouettes dans un paysage” de Elias Sanbar peut être lu comme une mise en mots, mais aussi une explicitation, de ce que donnait à voir le livre précédent.

Il y a six mois Elias Sanbar, l’infatigable rédacteur en chef de la Revue d’Etudes Palestiniennes avait publié Figures du Palestinien? Identité des origines, identités du devenir chez Gallimard (Essais)
D’emblée la référence est visuelle : elle renvoie à un film un
peu raté de Joseph Losey qui porte le même nom qu’un
tableau de Francis Bacon, Figures in a Landscape. Il s’agit
de donner l’épaisseur et la profondeur d’une histoire au
peuple palestinien dont l’existence même a si souvent été
menacée de déni. Cette histoire est présentée comme une
succession de figures, qui chacune participe d’une même
identité, l’identité se définissant par le fait d’être identifiable.
“La permanence d’une identité ne relève plus dès lors de son
immobilité mais de son mouvement, de sa chaîne de figures
sans cesse différentes mais toujours identifiables”.
Désireux de faire échapper l’histoire de la Palestine aux
récits mythiques et à leur folle remontée des temps, Elias
Sanbar situe sa première figure, celle des Gens de la Terre
Sainte au dix-neuvième siècle, quand la Palestine, terre
arabe, fait partie de l’empire ottoman, après avoir été incluse
dans l’Etat mamelouk d’Egypte. En dépit de l’absence d’un
Etat, et malgré les divisions administratives imposées par la
Sublime Porte, la Palestine est entièrement présente, avec
ses frontières, sa langue et son peuple formé de “gens
conscients d’être les gens d’ici”. C’est l’époque des rivalités
entre les chefs des clans locaux, de la transformation du
statut des paysans dont beaucoup renoncent à leurs droits
de propriété au profit de marchands ou de collecteurs
d’impôts, et des répercussions du mouvement de réformes,
les tanzimat, qui agite un empire ottoman chancelant. Les
élites urbanisées sont gagnées par les idées nouvelles, en
particulier celles du nationalisme arabe, y compris sous sa
forme la plus moderne, celle d’une citoyenneté
supra-confessionnelle, voire laïque qui trouvera son
expression dans l’OLP.
Mais ce pays a aussi la spécificité d’être une Terre sainte, à
la fois juive, chrétienne et islamique. A la géographie
séculière s’ajoute une géographie sacrée dont Jérusalem
occupe le centre. Cette sacralité n’est pas conflictuelle. Les
différentes communautés religieuses de cette
terre-réceptacle, coexistent sans s’exclure l’une l’autre, dans
la symbiose d’une unité qui est celle d’un peuple : le peuple
qui se désigne lui-même comme “Grande Famille de la Terre
Sainte”. Les divisions qui traversent cette société sont avant
tout régionales et les luttes qui s’y déroulent n’y opposent ni
les communautés confessionnelles ni les classes en
formation mais les grandes familles qui visent à l’hégémonie.
C’est la transformation de cette terre sainte en terre élue puis
en terre cible, qui sous-tendra les visées européennes avec
l’appui donné aux vagues successives de l’immigration
sioniste et à la fondation des colonies.
La deuxième figure que fait alors apparaître Elias Sanbar,
surgit dans les années qui suivent immédiatement la
Déclaration Balfour, de 1917. C’est celle des Arabes de
Palestine, habitant une terre que la majorité des immigrants
sionistes voient comme une terre sans peuple, mais qui,
déclaré “territoire ennemi occupé” est placée sous
l’administration militaire britannique. L’unité d’un pays
constitué par ses enfants musulmans, chrétiens et juifs est
rompue. Le territoire doit être vidé d’un peuple qui persiste à
être là. Pour chaque Palestinien le rapport à la terre, à sa
terre, se confond avec le refus du déplacement ou du
transfert. La patrie est dès lors vécue comme patrie
menacée. Les émeutes, les révoltes, les grèves, et enfin la
grande révolution de 1936-1939, sont autant de façons de
tenter de résister à cette menace.
Ezzedine Al-Quassam
Dans cette fresque où l’unité nationale palestinienne est
toujours mise en avant, et les divisions internes - ce que l’on
a appelé le factionnalisme - largement gommées subsiste un
personnage énigmatique : c’est Ezzedine Al-Quassam, dont
la mémoire, transformée par la légende, est toujours vivace
chez les Palestiniens. Comme beaucoup de héros de
légende, il était venu de l’extérieur, cheikh syrien infiltré pour
se battre en Palestine et tombé en 1935 à l’issue d’un
accrochage avec les troupes britanniques. Son enterrement
à Haifa donnera lieu à des manifestations populaires d’une
telle ampleur que tous veulent se réapproprier le héros.
L’écrivain Ghassan Kanafani, militant d’extrême gauche, le
comparera à Che Guevara, et en fera le précurseur d’une
guérilla paysanne. Quant au mufti de Jérusalem, Amin
al-Husayni, passablement réactionnaire, il prétendra que
Qassâm était secrètement sous ses ordres. Elias Sanbar
préfère le présenter comme un “patriote au sens large”, c’est
à dire un patriote arabe, qui a lutté contre le mandat français
en Syrie et “qui vit intensément son arabisme à travers deux
aspirations qui n’en font qu’une : l’indépendance de la
Palestine et l’unité de tous les Arabes”.
Le Palestinien invisible : l’absent
Cette résistance populaire, l’attachement viscéral à la terre,
une vie culturelle intense, n’empêcheront pas la défaite, la
catastrophe (Al-Nakba), et le départ. Le premier livre d’Elias
Sanbar avait été consacré à cette année de l’expulsion (2).
Depuis d’autres travaux d’historiens étayés par de nouveaux
documents sont venus confirmer sa thèse : loin d’avoir fui,
les Palestiniens se sont battus avec des moyens militaires
inférieurs à ceux de leurs adversaires, et près de quinze mille
sont morts au combat. L’historien israélien Benni Morris,
partisan par ailleurs d’Ariel Sharon, a recensé vingt quatre
villages palestiniens dont la population qui ne voulait pas
partir a été massacrée.
Mais à ces faits, déjà connus, Elias Sanbar ajoute de
nouvelles explications : d’ordre stratégique, d’abord,
l’implantation des colonies sionistes encerclant et isolant les
localités palestiniennes prises au dépourvu par cette
méthode encore ignorée et qui est devenue le quotidien des
habitants de Cisjordanie ; d’ordre plus psychologique ensuite,
car tous sont convaincus que leur exil sera de très courte
durée. C’est alors l’ère de la troisième figure, celle du
Palestinien invisible, de l’Absent. Invisible dans son propre
pays, ou absent quand il a été contraint de se réfugier
ailleurs. La patrie devient une terre interdite. Elias Sanbar en
dit plus sur le statut de la patrie absente que sur le vécu
effectif des réfugiés. Il y a désormais, écrit-il, “deux
centralités pour une même terre. Celle de la patrie, de la
terre interdite, et celle de l’exil de la majorité d’un peuple
désormais absent de cette même patrie”. Faire coïncider ce
qu’il désigne comme les deux primats, le pouvoir de l’exil
qu’a incarné l’OLP et la pesanteur de la terre natale passe
par la réalisation du retour.
On sait que le droit au retour des Palestiniens, quelles qu’en
soient les modalités concrètes, est encore loin de leur être
accordé ni même reconnu. C’est dans cette perspective qu’il
faut comprendre le livre d’Elias Sanbar qui n’a pas la
lourdeur d’un travail d’historien avec tout l’appareil critique
qui s’y adjoint, ni la prétention d’être un programme politique
de plus. Il polémique contre tous les “négationnismes” qui
ont pu prétendre ou qui disent encore qu’il n’y a ni Palestine
ni Palestiniens. Il le fait avec la ferveur nationale qu’on lui
connaît, pour qu’enfin on cesse d’oublier les absents, ceux
des camps de Gaza, du Liban, ou d’ailleurs, qui devront bien
retrouver un jour une pleine humanité, une vraie maison et
un droit à la citoyenneté.
1 Elias Sanbar, Les Palestiniens. La photographie d’une terre
et de son peuple de 1839 à nos jours. Ed Hazan, avril 2004.
2 Elias Sanbar, Palestine 1948, l’expulsion, Les Livres de la
Revue d’études palestiniennes, 1984.
Elias Sanbar, Figures du Palestinien, Identité des origines,
identité du devenir, NRF Essai, Gallimard. 19,50 Euros

Sophie Dayan-Herzbrun


Guerres Israélo-arabes, la spirale infernale

mai 4, 2008

Morris, Benny ” Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste “. Un article de Bensoussan, Georges ” La spirale infernale ” Revue N° 855 parue le 01-06-2003

La politique sioniste est à la fois entravée et soulagée par un refus arabe qui un siècle durant repousse tout compromis avec la réalité. Un refus répété qui pousse le camp adverse à radicaliser à son tour son attitude. Spirale infernale qui conduit à une situation inouïe dans l’histoire diplomatique où l’on voit le vainqueur de 1967 venir demander la paix, quand le vaincu exige, lui, la reddition inconditionnelle de son vainqueur… Le 19 juin 1967, en effet, Israël fait discrètement savoir
à l’Egypte et à la Syrie qu’il est prêt à rendre sur le champ le Sinaï et le Golan contre un traité de paix. Refus immédiat.
Benny Morris
Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste
trad. de l’Anglais par Agnès Dufour et Jean-Michel
Goffinet
Complexe-IHTP-CNRS
Au travers d’une étude documentée mais partielle (les
archives arabes sont inaccessibles aux chercheurs), Benny
Morris rappelle combien nombre d’aspects de l’Intifada
actuelle trouvent leur source dans la révolte arabe de 1936
comme dans la guerre de 1948 : ainsi en va-t-il de la
stratégie arabe d’attaque des routes, point faible du
peuplement juif, ainsi du dépérissement de la révolte dans
des formes de brigandage et de corruption, ainsi de la
pratique du double langage à l’endroit de la terreur. Très tôt,
aussi, les émeutiers arabes prennent l’habitude de déraciner
les arbres fruitiers ; 200 000 arbres “juifs” sont ainsi jetés bas
dans la seule révolte de 1936.
Le refus arabe prend aussi la forme d’une collusion de
certains de ses leaders avec le nazisme, collusion facilitée
par l’antisionisme radical du Führer. Un certain nationalisme
arabe s’est en effet rapproché du Reich, tandis qu’Amin
Al-Husseini fut lui-même directement complice de la Shoah.
L’effondrement palestinien de 1948
Le massacre perpétré par le groupe sioniste de l’Irgoun
contre le village palestinien de Deir Yassine le 9 avril 1948
(entre 100 et 110 victimes) est suivi en retour (13 avril) du
massacre d’un convoi de médecins juifs et d’infirmières (70
morts) montant vers Jérusalem. Cette violence
exterminatrice rend compte du pessimisme de Ben Gourion
le soir du vote de la résolution de l’ONU : “Je ne pouvais pas
danser avec eux. Je ne pouvais pas chanter cette nuit-là. En
les voyant tous si joyeux, je n’avais qu’une pensée : ils
allaient partir pour la guerre.”
Faits à l’appui à partir des archives désormais ouvertes de
l’Etat d’Israël, Morris montre comment la direction sioniste
aborde la question du “transfert” (de la population arabe). Il
ramène à ses justes (et modestes) proportions le fameux
“plan Dalet” de 1948, en l’éclairant par la volonté de rendre
viable un Etat juif qui ne l’eut jamais été sans échange de
populations. Il rappelle que la fuite précoce de l’élite
palestinienne a sapé le moral de la population en insistant
sur l’amplification par la propagande arabe (254 tués au lieu
de 110) du massacre de Deir Yassine, laquelle a exacerbé la
panique et l’exode. Il y eut rarement expulsion directe,
analyse Morris (sauf dans le cas de Lod et de Ramleh) :
comme toute population civile, les Arabes s’enfuient devant
la guerre, mais peut-être, aussi, parce qu’ils craignent de
subir ce qu’ils eussent eux-mêmes fait subir aux Juifs s’ils
avaient été victorieux.
L’effondrement palestinien de 1948 doit beaucoup à des
élites arabes dont Benny Morris écrit qu’elles étaient
“fondamentalement corrompues et vénales”, et n’avaient
“aucun sens de la chose publique”. Dès la fondation de la
Ligue arabe au Caire, le mouvement national palestinien
comprend que les leaders arabes le dépouillent de son
autonomie politique. Que les buts de guerre des Etats frères
en 1948 ne sont pas tant d’édifier une Palestine
indépendante que de s’en partager les dépouilles. Entre
1949 et 1967, ni l’Egypte qui administre Gaza ni la Jordanie
qui annexe la Palestine arabe (Cisjordanie) ne songent un
instant à faire respecter le droit des Palestiniens et la
résolution 181 de l’ONU.
Cette étude montre aussi la situation stratégiquement
dramatique de l’Etat juif : d’interminables et d’indéfendables
frontières à l’Est, une largeur de 15 Km au centre du pays,
une forte minorité arabe légitimement anti-sioniste et
anti-israélienne, une hostilité ininterrompue aux frontières
(infiltrations, sabotages, assassinats, etc.). Morris montre
aussi la précarité des alliances comme l’inanité des
engagements de l’ONU. Il détaille les conflits les plus
connus, en mettant en lumière derrière la puissance militaire
la précarité existentielle de l’Etat juif : lors de la guerre du
Kippour (octobre 1973), plus de 1,8 millions soldats
égyptiens et syriens sont mobilisés contre l’Etat juif. Les 6 et
7 octobre, sur le Golan, au cours de 36 heures décisives
pour les deux camps, 177 chars israéliens affrontent 1400
chars syriens. Les exemples abondent qui montrent l’aspect
dérisoire de la propagande relative à l’”hyper puissance
impérialiste” d’Israël. C’est là tout l’intérêt d’un livre qui
échappe au côté hagiographique de tant d’études
pro-sionistes comme au travers diabolisant des
anti-sionistes.
Un manque : les archives arabes
Nonobstant ses qualités de synthèse, l’étude de Benny
Morris pêche toutefois par l’absence d’accès aux archives
arabes. Le titre de l’ouvrage (le même en anglais) pose aussi
problème dès lors qu’il oppose un peuple, les Arabes, à une
idéologie, le sionisme, en délégitimant ce faisant la présence
juive sur ce territoire. Plus grave nous apparaît le mésusage
des mots : ainsi du vocable “colons” quand il s’agit du
territoire israélien dans ses frontières de 1967, et des
“colonies israéliennes” à propos des villages faisant face au
Liban. On peut regretter aussi que l’auteur se laisse aller à la
banale erreur de l’historien qui, sachant la fin de l’histoire,
déforme sa vision et son propos. Ainsi évoque-t-il la “victoire
annoncée” de 1948 alors que tout son récit montre le
contraire. Quoiqu’il ait pris ses distances avec ces “nouveaux
historiens” qui font la joie du Monde diplomatique, Benny
Morris retombe dans l’un de leurs travers quand il oublie la
vieille leçon de Fustel de Coulanges : pour écrire l’histoire,
l’historien devrait ne jamais connaître la fin.

Georges Bensoussan


Jérusalem, le sacré et le politique

mai 4, 2008

Impossible à oublier : Jérusalem
Jérusalem, le sacré et le politique
Sindbad-Actes Sud

On pouvait penser ces derniers mois que l’insistance des
médias à mettre en avant la question de Jérusalem dans le
blocage du processus de paix palestino-israélien tenait d’une
méconnaissance des dossiers qui faisait prendre le plus
spectaculaire, mais aussi le plus symbolique, pour le plus
important. Le maintien des implantations israéliennes sur le
territoire morcelé de la Cisjordanie et de Gaza, l’absence de
véritable souveraineté palestinienne, la prolongation de
l’existence des camps de ces réfugiés dont le droit à revenir
dans leur ville ou leur village d’origine n’est toujours pas
reconnue, tels étaient, tels sont toujours les points qui
rendent impossible un compromis qui ne peut s’opérer que
sur la base minimale de la résolution 242 des Nations Unies
qui exige le retour aux frontières d’avant la guerre de 1967.
Si la partie Est de Jérusalem se trouvait ainsi restituée, rien
ne s’opposait à ce que s’y établisse la capitale de la
Palestine. Il n’était pas terriblement compliqué alors de
trouver des moyens de garantir aux juifs qui le souhaiteraient
un libre accès au Mur des Lamentations. Theodor Hertzl
lui-même projetait une internationalisation de la ville. Au lieu
de cela, on a vu s’accentuer l’emphase sur la sacralité de
Jérusalem. A la télévision française, Schlomo Ben Ami, le
ministre israélien des affaires étrangères, pourtant un
historien distingué et un homme de gauche, expliquait à la fin
de l’été qu’Israël ne renoncerait jamais au Mont du Temple,
en raison de la sacralité du lieu. Dans ce contexte, la visite,
quelques semaines plus tard, d’Ariel Sharon sur l’Esplanade
des Mosquées n’a plus rien de surprenant. Il ne s’est pas agi
d’une provocation individuelle, mais bien d’une affirmation de
la souveraineté israélienne sur ce lieu très fortement investi
par les musulmans. L’affrontement politique a décliné alors
au profit de la lutte confessionnelle. Au-delà des zones
classiques de confrontation la carte des zones de combat
s’est modelée aussi sur la topographie mythique des ” lieux
saints “. La revendication palestinienne, si elle était
entendue, n’avait guère eu la possibilité de dérouler son long
argumentaire. Il y a si peu de temps que l’on a commencé à
s’intéresser au récit arabe des Croisades que cette voix
manquait.
Le recueil de textes rassemblés par Farouk Mardam-Bey et
Elias Sanbar vient donc à point nommé. Son objet est
précisément d’étayer la revendication palestinienne et plus
généralement arabe sur cette ville dont le nom est aussi Al
Quds, ce qui en arabe signifie ” le lieu de la sainteté “. Si le
souci exprimé est bien celui de la dissociation du politique et
du religieux, hors de quoi aucune solution territoriale ne peut
être trouvée, le livre accorde la place nécessaire à la poésie
et au mythe. Car il existe un mythe musulman tout à fait
vivace à propos de cette ville de sainteté, vers laquelle le
prophète Muhammad s’envola une nuit, enfourchant
Al-Burâq, son coursier céleste.
Un article de l’historien Youakim Moubarak rappelle que le
califat omayyade, qui n’avait pas la mainmise sur La Mecque
et Médine, a donné une importance considérable à
Jérusalem, faisant construire la Mosquée d’Omar, puis le
Dôme du Rocher. On peut penser qu’aujourd’hui, où les lieux
qui ont vu se dérouler les principaux épisodes de la vie du
Prophète, sont privatisés par la dynastie au pouvoir en
Arabie Saoudite, Al Quds a repris ce poids symbolique
extrême. Toutes les étapes historiques de l’existence de
cette cité sont minutieusement retracés dans les textes qui
se succèdent dans l’ouvrage. Aucun d’entre eux n’est exempt
de passion politique ou religieuse pour cette ville sanctuaire,
” trop investie d’une polysémie redoutable et suicidaire “,
comme l’écrit Pierre Aubé en conclusion d’un récit sans
complaisance sur Jérusalem et les Croisés où l’on voit à quel
point la Jérusalem céleste et imaginaire s’entremêle à la ville
réelle. Ce qui émerge à chaque fois est bien la centralité
symbolique de ce lieu sur lequel se surimpose le caractère
moderne de capitale.
Il faudrait citer chacun des auteurs qui décline sur son mode
propre et dans son champ disciplinaire, son savoir et son
enthousiasme. Au milieu de la sécheresse et de la précision
des tableaux de chiffres, Henry Laurens remarque que ce
n’est que lorsqu’elle est devenue, sous l’autorité des
Britanniques, capitale de la Palestine mandataire que
Jérusalem a acquis le caractère austère qu’on lui connaît
aujourd’hui. La sacralité des lieux paraissait incompatible aux
yeux des Britanniques avec le maintien des bordels, et la
prospérité des cabarets et autres débits de boisson. C’est
alors aussi que la ville a revêtu son statut moderne de
capitale administrative de la Palestine. La coïncidence du
religieux et du politique apparaît alors comme une
conséquence du ” biblisme ” de la puissance coloniale. On
entrevoit ici une alliance quasi objective entre l’aile la plus
fondamentaliste du sionisme qui va peu à peu coloniser la
vieille ville et chercher à s’emparer du Mont du Temple, et
certains groupes fondamentalistes chrétiens que Michaël
Dumper qualifie de chrétiens sionistes. De véritables réseaux
politico-financiers sont ainsi constitués, et ils ont des
ramifications jusque dans les milieux extrémistes d’Afrique du
Sud. Les croyances et les idéologies qui les animent sont
diverses, mais tournent toutes autour d’une assimilation de
l’Israël moderne à l’Israël biblique, la reconstruction du
temple de Salomon (qui implique la destruction des
mosquées de l’enceinte du Haram) devant être le prélude à
la fin des temps et à la seconde venue du Messie.
C’est Ibrahim Dakkak qui a rédigé le texte le plus émouvant
de ce recueil. Grande figure du mouvement national
palestinien et président du comité de restauration de la
mosquée d’Al- Aqsâ, il raconte la manière dont lui et les
siens ont vécu ces journées de juin 1967 puis les mois qui
suivirent, quand les Israéliens s’emparèrent de Jérusalem
Est, comme Baudouin et ses croisés l’avaient fait quelques
neuf siècles plus tôt. C’est d’abord toute une mémoire de la
vieille ville qui revit, avant, par exemple, la destruction du
Quartier des Maghrébins destinée à dégager l’accès au Mur
des Lamentations. Ibrahim Dakkak remarque que l’hystérie
religieuse des fondamentalistes juifs qui n’hésitèrent pas à
mettre le feu à la mosquée Al-Aqsâ, est née à la fin de la
guerre des Six Jours. A travers son récit on assiste à la
transformation progressive de la partie arabe de Jérusalem
cernée puis rongée par les colonies de peuplement, en un
véritable ghetto dont les habitants n’ont aucun droit,
puisqu’ils n’en sont que les résidents, et que ce statut de
résident peut leur être ôté à tout moment, leur interdisant de
rentrer chez eux et de retrouver les leurs. En dépit des
épreuves et des souffrances subies, Ibrahim Dakkak aspire à
une solution pacifique et négociée, mais équitable.
Car les solutions existent. L’historien Walid Khalidi et la
juriste Monique Chemillier-Gendreau le rappellent en
s’appuyant aussi bien sur le droit international que sur les
données historiques. L’annexion de la totalité de Jérusalem
faisait partie d’un projet clairement exposé dès 1948. Les
arguments sécuritaires ou religieux avancés par les
Israéliens ne sont donc que des prétextes. On comprend qu’il
faut sortir de cette logique folle pour enfin trouver la paix et
imaginer les conditions de la démocratie dans l’ensemble de
la région. Au-delà de ses qualités littéraires qui font de ce
livre une lecture enrichissante et attrayante, on voit se
dessiner une véritable perspective politique, dans un retour à
la raison, mais aussi dans le rééquilibrage qui concède de
façon égale à chaque groupe national ou religieux le droit de
rêver et d’espérer.

Sonia Dayan-Herzbrun