Dictionnaire des grands thèmes de l’histoire des religions. De Pythagore à Lévi-Strauss, Daniel Dubuisson

mai 12, 2008

Revue N° 888 parue le 16-11-2004


Daniel, dans la fosse aux religions

Tous ceux (et ils sont nombreux) qui ont en mémoire les thèses développées par Daniel Dubuisson dans ce magistral ouvrage qu’est L’Occident et la religion, (1) ne pourront réprimer un mouvement de surprise en le retrouvant aujourd’hui en tant qu’auteur d’un Dictionnaire des grands thèmes de l’Histoire des religions. S’agirait-il d’un reniement ? D’une reddition “alimentaire” devant les appétits du marché de l’édition ?

De la lecture de L’Occident et la religion on avait en effet
retenu l’idée, provocatrice mais ô combien éclairante, qu’au
mot “religion” ne peut être assignée aucune définition
précise, opératoire pour toutes les sociétés et toutes les
époques, ce vocable ne renvoyant en définitive qu’à “une
sorte de concept indigène, typiquement européen,
rassemblant sous son nom les efforts de la conscience
occidentale aux prises avec elle-même”. Ceci étant,
comment imaginer qu’il soit possible de se faire l’historien de
quelque chose - la religion en l’occurrence - qui n’existerait
pas, ou ne consisterait au mieux qu’en représentations
chimériques ?
Rassurons tout de suite le lecteur : le Dubuisson du
Dictionnaire est bien le même que celui de L’Occident et la
religion, où d’ailleurs figurait déjà en filigrane le projet de
l’ouvrage que nous avons aujourd’hui entre les mains.
L’auteur y faisait en effet observer que “Nier l’existence de
l’objet n’oblige jamais à nier celle des discours, bien réels
eux, qui s’y rapportent”.
Cette dernière affirmation ne concernait pas directement la
religion, mais seulement le mythe, aussi durement traité que
la religion par Dubuisson, qui n’hésite pas à soutenir qu’ “il
est probable que le mythe n’existe pas, si nous entendons
par là un objet singulier doté d’une sorte de permanence ou
d’identité ontologique immuable”. Ce qui n’exclut toutefois
pas, estime l’auteur, qu’ “existent bel et bien le champ de
controverses et le système d’interprétations qui se sont
édifiés autour de lui”, et qu’en ceci réside une raison
suffisante pour considérer qu’en définitive le mythe “existe”,
mais de la même manière qu’ “existent la Justice, l’Amour ou
l’Art, c’est-à-dire comme objets de discours”.
Au terme d’un raisonnement analogue, l’auteur nous convie
aujourd’hui à partir du point de vue que l’Histoire des
Religions ne porte pas témoignage de la validité irrestrictive
de son objet, mais qu’elle constitue en elle-même un
phénomène susceptible d’être l’objet d’une approche
historique. L’itinéraire sur lequel il nous propose de
l’accompagner n’est donc pas celui de l’Histoire des
Religions proprement dite, mais celui du repérage de ce qui
a fait l’histoire et fournit la matière de cette discipline.
Le terme “dictionnaire” figurant dans le titre prendra aussi à
contre-pied pas mal d’attentes, tant il fait mal augurer du
contenu de ce gros livre, qui en fait est une vaste anthologie
regroupant plus de 600 textes sélectionnés chez près de 200
auteurs, et ne s’ajuste à l’idée qu’on se fait généralement
d’un dictionnaire que dans la mesure où ces différents
extraits couvrant depuis le pré-socratisme jusqu’à l’époque la
plus contemporaine, se trouvent regroupés sous une
trentaine de rubriques alphabétiquement alignées de A à V,
depuis AGNOSTICISME/ATHÉISME jusqu’à VIE ET
CONCEPTIONS CHRÉTIENNES. Ce n’est toutefois pas ce
(très large) regroupement thématique qui donne la vraie
mesure du sens et de l’importance de l’ouvrage, dont l’auteur
définit le projet dans les 10 pages, très serrées, de son
Introduction.
Il y est tout d’abord fermement rappelé, conformément à ce
qui était démontré dans L’Occident et la religion, que “le mot
“religion” ne désigne pas quelque disposition immuable,
inscrite au tréfonds de l’esprit et du coeur humain, et que l’on
retrouverait par conséquent partout, à toutes les époques”.
Ce dont la présente anthologie s’applique à retracer l’histoire,
ce n’est donc pas des manifestations successives d’un
introuvable “fait religieux” pris pour lui-même, mais du
développement continu d’un ensemble particulier de
“dispositifs textuels destinés à fonder l’idée de religion”.
Sur ce point, dans L’Occident et la religion, l’auteur évoquait
la notion d’hypertexte, défini comme “un lieu permettant sans
cesse que s’opèrent des créations textuelles”,
tendanciellement isomorphes et inévitablement
paraphrastiques par rapport à ce qui a précédemment été
produit dans le champ du même hypertexte. Remarquant
que celui-ci préserve son homogénéité tout en étant l’objet
d’une constante évolution, l’auteur ne manquait pas de
souligner l’étroite homologie de cette notion d’hypertexte
avec celle de “culture”, cette dernière pouvant parfaitement
être conçue comme étant elle-même un hypertexte.
Voilà pourquoi le terme d’anthologie que nous utilisons
ci-dessus (et que, faute de mieux, l’auteur lui-même reprend
dans son Introduction) ne rend qu’imparfaitement justice à la
vaste ambition de Daniel Dubuisson qui, loin de se contenter
d’empiler patiemment un inerte florilège, vise à nous
introduire au coeur de cette fabuleuse dynamique qui, loin de
se limiter à la suscitation d’une suite de textes à la
généalogie analogue, régit l’arachnéenne complexité d’une
constellation de dispositifs textuels dont le mouvement
s’articule en fonction de la mise en évidence de l’idée de
religion. À cette fin se trouvent mobilisés - en même temps
qu’ils y trouvent leur raison d’être - toute une série de savoirs
(”théologiques, anthropologiques, juridiques, cosmologiques,
ou encore psychologiques”), qui à leur tour ont tout lieu d’être
considérés comme “des créations possédant un caractère
éminemment poétique” puisqu’on les voit capables
d’engendrer une prolifération de textes perpétuellement
inattendus, bien que toujours coordonnés.
Cette homogénéité d’ensemble n’implique pas qu’on ait
affaire à un choeur unanime. Bien au contraire. Un peu de la
même façon que la matière implique l’antimatière, ce qui
parachève la complexité de cette constellation de dispositifs
textuels, c’est leur capacité d’englober l’affirmation et sa
contradiction. “Un athée, observe Dubuisson, qui nie
l’existence de l’âme et de Dieu et qui croit pour cela posséder
une souveraine indépendance de jugement, accepte,
souvent à son insu, l’esprit et les termes d’un débat choisis et
suscités par la religion”. L’inclusion dans son Dictionnaire
d’extraits du marquis de Sade (pris dans le Dialogue entre un
prêtre et un moribond) permet à Dubuisson d’aller au bout de
cette logique, qui n’a de paradoxal que l’apparence.
De fait, l’envisagement au sein d’un même ensemble de ces
deux processus que sont “la constitution des “savoirs
religieux” et les débats interminables auxquels ils donnèrent
lieu”, ne conduit pas seulement Daniel Dubuisson à
“démythifier la notion de religion” en la soulageant de “tout
mystère insondable et de toute aporie mystique”; il lui permet
en outre - et c’est là l’objectif ultime de l’auteur - de restituer à
cette notion “sa vocation historique de création humaine” en
rendant apparent qu’elle constitue l’aboutissement d’un
processus constructiviste multiséculaire, qui par définition
n’est ni intemporel, ni dissociable de son enracinement
géographique.
En effet, si comme l’observe Dubuisson, “la vaste entreprise
impérialiste qu’a menée l’Europe depuis l’époque de la
Renaissance” a eu pour conséquence de conférer une
apparence d’universalisation à ce que l’Occident christianisé
se plaît à considérer comme étant le propre de l’homme, et si
de la sorte, “au prix d’innombrables massacres,
exterminations et contraintes brutales, au prix aussi de nos
implacables influences coloniales, notre concept indigène de
religion est devenu une “notion commune”", ceci n’oblitère
pas le fait que ces réseaux de controverses autour de l’idée
de religion se trouvent bel et bien inscrits dans la longue
durée de notre propre culture et nulle part ailleurs.
La démonstration que propose le Dictionnaire de Daniel
Dubuisson revient donc à réaffirmer que si l’Occident fut
religieux, c’est parce qu’il s’est construit à travers l’invention
de cet “autre lui-même” qu’est le concept de religion, puis
qu’il s’est édifié “au sein de sa propre création”, en
naturalisant cette donnée qui au départ était tout à fait
contingente. Il n’y aurait donc à proprement parler de
religions nulle part ailleurs qu’en Occident, et si celui-ci crut
naguère en trouver l’indice au-delà de ses limites, ce n’est
que par un pur effet du mirage ethnologique qui pousse à ne
se représenter autrui qu’à la seule aune de soi-même.
Cet éclaircissement n’est sans doute pas sans apporter
quelque enseignement pour la compréhension du monde qui
nous entoure. Ainsi, à l’heure où chacun s’interroge sur ce
qui pourrait bien constituer le fond irréductible de l’identité
européenne, il est permis de suggérer que Daniel Dubuisson
offre à cette réflexion un critère essentiel : le repère ultime de
notre culture ne consiste pas en l’adhésion irrévocable
quoique tumultueuse à telle ou telle tradition religieuse, mais
en l’appartenance à une immémoriale ligne de pensée qui,
tout en s’assignant la religion en tant qu’horizon nécessaire,
s’applique continûment à la remettre en question et même à
y renoncer pour esquiver les terribles conséquences de sa
mise en pratique.
Daniel Dubuisson (Textes réunis par) : Dictionnaire des
grands thèmes de l’Histoire des religions. De Pythagore à
Lévi-Strauss. Éditions Complexe, 831 p., 49 euros
1 Aux Editions Complexe, 1998. Voir le compte rendu que
Viktor Stoczkowski a fait de cet ouvrage dans le n° 739 de la
QL (13-31 mai 1998).

André-Marcel D’Ans


L’Immigration. Un problème ?

mai 4, 2008

Revue N° 694 parue le 01-06-1996

“Bien que la lecture d’une enquête sociologique soit souvent
ingrate (abondance de données statistiques, impersonnalité
et sécheresse du style), il vaut la peine de faire un effort et
de lire attentivement celle qu’avec l’aide de l’INSEE et de
l’INED, Michèle Tribalat a réalisée sur les immigrés. Non
seulement parce que c’est la première enquête d’envergure
sur les diverses populations étrangères — Maghrébins,
Africains, Asiatiques, Turcs, Portugais, Espagnols — qui
résident en France, mais encore parce qu’elle dissipe bien
des préjugés et souligne, indirectement, la stupidité des
politiques suivies jusqu’à présent par tous les gouvernements
français.
Des analyses très fouillées que fait l’auteur des pratiques
matrimoniales, linguistiques, religieuses des immigrés, de
leur rapport au pays d’origine, de leur attitude à l’égard de la
naturalisation, il ressort — et c’est la première leçon de ce
travail — qu’il n’est pas possible, ou pas opératoire, comme
on le fait couramment, de parler des immigrés en général.
Origine sociale, moeurs, aspirations, formes de sociabilité
diffèrent d’un groupe à l’autre et à l’intérieur d’un même
groupe. Qu’y a-t-il de commun entre des Turcs, très repliés
sur eux-mêmes, très attachés à leur religion, qui ne se
marient pratiquement pas avec des Français(es), des
Algériens qui fréquentent fort peu les lieux de culte, mais se
montrent très peu enclins à demander la nationalité française
(il est vrai qu’une fatoua de 1989 fait d’un naturalisé un
apostat, lequel risque la mort) et des Asiatiques, à la fois
“communautaristes” et les plus nombreux à vouloir être
naturalisés. Les immigrés n’ont en commun que d’être venus
d’ailleurs. Ce qui ne dit pas grand chose sur ce qu’ils sont,
mais induit toutes sortes de généralisations abusives.
Si d’une population à l’autre, les immigrés sont très divers, la
même diversité se retrouve à l’intérieur de chaque groupe:
par le biais des nouvelles générations, nées dans
l’Hexagone, ou des nouveaux arrivants, ou encore des
mariages, les moeurs se transforment, les différences
s’estompent et l’assimilation s’accomplit. Lentement, sans
doute — c’est à la quatrième génération, estiment les
sociologues, que l’intégration est achevée — mais
obstinément, inexorablement.
C’est ce que montre, entre autres, l’examen des pratiques
matrimoniales. Si, chez la moitié des immigrés algériens nés
en Algérie, les mariages ont été arrangés par la famille, ce
n’est plus le cas qu’une fois sur dix pour les Algériens nés en
France: ils n’épousent plus leur cousine. Etape
intermédiaire? 46 % de ceux qui sont arrivés avant l’âge de
16 ans épousent encore une femme de leur communauté.
Le mariage mixte — qui est assurément la meilleure façon de
s’intégrer — n’est pas la règle, mais il n’est pas non plus
l’exception: un quart des Algériennes nées en France
n’hésitent pas, malgré les réticences de leurs familles, à
épouser un Français, les Algériens qui immigrent
actuellement — et qui appartiennent souvent aux classes
moyennes et supérieures — se choisissent souvent une
compagne dans la société qui les accueille.
Il n’y a donc pas, comme certains le prétendent, d’obstacles
insurmontables à l’assimilation. La polygamie? Elle ne
concerne qu’1 % des Maghrébins — et pas les plus jeunes.
Elle touche davantage les Africains, essentiellement les
Mandés — mais 2/3 des immigrés d’Afrique noire sont
monogames.
La religion? “La faible assiduité des lieux de culte pour les
migrants algériens est générale… Le désintérêt semble
massif parmi les jeunes… La pratique est faible.” Se dire
musulman est beaucoup plus de l’ordre de l’affirmation
identitaire que de la foi; l’observance des rites, entre autres
du ramadan, s’inscrit dans la même perspective.
L’immigration, un problème? Sans doute. Mais rien n’est fait
pour le résoudre et tout se conjugue pour l’aggraver. Loin
d’avoir une politique active d’assimilation, ou simplement
d’ouverture, le pouvoir politique, qu’il soit de gauche ou de
droite, balance, selon les époques, entre indifférence,
méfiance, répression. Pire: des lois Pasqua aux projets
Debré, il verrouille, refoule, exclut. Oubliant que ce sont des
hommes et des femmes venus d’ailleurs, au cours des
siècles, qui ont façonné ce pays, que les Français “de
souche” sont les immigrés d’hier, que les immigrés
d’aujourd’hui seront les Français de demain et que, par
quelque côté qu’on l’examine — démographique,
économique, culturel, “humain” — l’immigration a été une
chance pour la France, et le demeure.”

Michèle Tribalat
De l’Immigration à l’assimilation : enquête sur les
populations d’origine étrangère en France

La Découverte
Maurice T. Maschino