La France en révolution

mai 12, 2008

Editorial du numéro 52 de La Quinzaine littéraire du 15 juin 1968
Un journaliste anglais, John Ardagh, a décrit dans un ouvrage traduit en français il y a un mois et demi — un siècle et demi ! — les changements qui, selon lui, affectaient la société française et que le pouvoir gaulliste feignait d’ignorer (1). Il aura fallu l’explosion des semaines de mai, l’occupation de la Sorbonne, les barricades du quartier Latin, une grève générale à laquelle les organisations traditionnelles de la classe ouvrière n’osèrent donner son nom, pour que notre pays découvre son nouveau visage et que l’Histoire se scinde en un “ avant ” et un “ après ”.

De Gaulle a eu beau ressaisir in extremis le pouvoir et donner aux Français un os à ronger : les élections, ses jours sont comptés, ainsi que ceux de formes de vie désormais réduites à de pures apparences. La fièvre qui s’est emparée du corps social dans son entier n’est que le signe visible, encore mal déchiffrable, d’une mutation en cours et qui, à plus ou moins longue échéance, aboutira à un renversement des rapports économiques, sociaux, politiques. Nous vivons le début d’un vaste mouvement de l’Occident européen qui prépare son entrée dans le XXIe siècle.

Ce mouvement s’incarne dans la jeunesse — étudiante aussi bien qu’ouvrière — dont les vieilles générations avaient pris l’habitude de résoudre les problèmes par les étripades sur les champs de bataille. Les vieux ressorts par lesquels on enfermait les jeunes dans les frontières nationales pour leur faire envahir ensuite le champ du voisin en vue d’une extermination mutuelle, ces vieux ressorts n’ont cette fois point fonctionné. Les cris qui volaient au dessus des manifestants de la gare de Lyon ou du stade Charléty : “ Plus de frontières ! ”, “ Nous sommes tous des Juifs allemands ! ”, “ Nous sommes tous des étrangers ! ” ont brisé le charme ancestral et résonné dans d’autres langues, sous d’autres formes, aussi bien à Rome qu’à Madrid, à Bruxelles qu’à Berlin, et c’est une surprise de taille que d’en entendre l’écho jusqu’à Belgrade, capitale d’un pays socialiste.

C’est qu’en effet le mouvement porte en lui bien d’autres valeurs de contestation, on s’en est aperçu, et il serait expéditif de les résumer en un refus qui déboucherait sur un nouveau nihilisme. Ce qui nous frappe, au contraire, en France, c’est, dans tous les domaines et sur tous les plans de l’activité humaine, à travers nombre de professions intellectuelles ou manuelles, sous les formes inusitées de la discussion tolérante et à l’initiative en constant éveil, le désir irrépressible de transformer les rapports des hommes entre eux. Ici aussi, les frontières s’effacent, les catégories craquent, le principe d’autorité est mis à mal, les hiérarchies mal fondées s’effondrent. Une créativité qui part de la base submerge et noie les échelons intermédiaires supprime tous les obstacles bureaucratiques. Une société en forme de pyramide au sommet de laquelle se tient encore un homme seul, désormais providentiel seulement pour les apeurés et les craintifs, cède la place, sous nos yeux, à une construction dont nous imaginons mal la figure mais à l’intérieur de laquelle circule en tous sens et à gros bouillons un sang nouveau. Tout ce qui s’édifie maintenant et qui a pris racine dans les cœurs comme dans les esprits, aucun aléa de la politique quotidienne ne pourra l’abattre et le défaire. Le monde d’hier est mort, quelles que soient les convulsions dernières et certainement puissantes par lesquelles il cherchera à conserver ses privilèges.

Nous avons tenté, dans ce numéro, de grouper quelques témoignages sur ce renouvellement de la vie française. Ils ne figurent qu’une esquisse de ce qui s’élabore dans les profondeurs et toutes les lignes de force n’y sont point représentées. On voudra bien nous en excuser. Nous travaillons nous aussi dans la hâte et, à l’instar de beaucoup d’autres, il nous faut modifier les structures désormais périmées dans lesquelles s’exerçait notre activité, changer les verres de nos lunettes. Nous espérons offrir bientôt à nos lecteurs une Quinzaine littéraire que nous voulons à la mesure des temps nouveaux.

1 John Ardagh; Un Anglais regarde la France, Robert Laffont, éd.


Théâtre et révolution

mai 12, 2008

Nous ne connaissons pas encore le bilan des Etats Généraux du théâtre, qui se sont tenus, par petits paquets, à la fois à Lyon, pour les gens de théâtre du “ secteur public ”, et dans différentes salles de Paris, pour les autres. Mais on peut, à priori, formuler quelques souhaits et propositions. D’abord, cette révolution dont la France vient d’esquisser le modèle aux yeux de l’Europe interloquée et dont elle a achevé seulement la première phase, il faut que le théâtre, désormais, la serve. On ne peut plus concevoir le rôle du théâtre que dans une perspective politique et révolutionnaire. Dans une nation réveillée, qui enfin se politise, et où la parole est libérée, le théâtre doit sortir de ses salles closes, qui tiennent du temple, du club, et du bordel. Il doit descendre sur les places, dans les cortèges, dans les meetings ; il doit descendre dans la rue ; ou plutôt il doit en naître : lié à l’événement, à l’histoire qui se fait, commentaire lyrique ou critique de l’actualité, il doit être capable de constituer des fables et des images, des récits et des caricatures, qui puissent éclairer, donner à voir et à comprendre, dénoncer, exciter, célébrer : théâtre de cirque, de parade, de guignol, et de création collective.

Il est dommage qu’on n’ait pu voir que quelques jours, à Aubervilliers, la troupe du “ Bread and Puppet Theater ”, de New York, qui fut la révélation du Festival de Nancy. Avec tambour et trompette, usant essentiellement de masques et de gigantesques mannequins de deux ou trois mètres de haut, cette troupe joue dans les défilés et manifestations pour la paix, et dans les quartiers populaires de New York, mettant en images critiques le “ Discours de Johnson sur l’état de l’Union ”, par exemple, ou l’itinéraire funèbre du soldat américain au Vietnam, dans le style direct, simple, et saisissant, de fables pour enfants, pour le monde infantile qui est le nôtre.

Je pense aussi, comme référence possible, à l’expérience tentée en Italie par une troupe itinérante de théâtre politique et prolétarien, le “ Groupe M.K.S. ”, qui se propose de présenter des spectacles, conçus collectivement, dans des versions successives et toujours modifiables, sur un matériau constitué par des enquêtes menées en commun par des étudiants, acteurs et ouvriers, à partir des aspects de la réalité économique et sociale qui mettent en lumière les contradictions de la société capitaliste ; ils ont ainsi travaillé sur la banlieue industrielle de Venise, (dans des usines de matière plastique pour le napalm) et en Emilie, sur les luttes ouvrières avec la police qui firent plusieurs morts. Comme le dit Max Frisch, qui participe à l’expérience, il s’agit de réfuter le contenu et les formes d’une culture qui a été forgée par une couche de la société étrangère au prolétariat, et de faire naître directement le théâtre d’un public nouveau et ouvrier, façonnant sa conscience dans une œuvre qui naît de la matière même de sa propre existence sociale.

C’est aussi la conscience du comédien, qui doit être modifiée, et qui le sera, dans un théâtre ainsi conçu. Le comédien, rendu à sa dignité double de travailleur et de citoyen, sera enfin un homme, et non plus l’enfant mineur, irresponsable et aliéné, la cocotte entretenue, le gigolo, minable ou couvert d’or, d’une société qui a fait de lui à la fois son historien et son idole, c’est à dire toujours un objet, une victime, et finalement un néant, une pure image, comme le dit si bien Kean, l’acteur, par la bouche de Sartre.

C’est aussi nous autres critiques, qui devrons changer de peau, voyant désormais inutile l’absurde office qui fait de nous, sur le marché du théâtre, des agents publicitaires essentiellement destinés à rameuter des clients. Faire gagner de l’argent, ou en faire perdre, voilà, finalement, notre rôle. Et c’est pourquoi le rapport qu’entretiennent avec nous les gens de théâtre est un absurde rapport de crainte et de flagornerie : on a peur des petits juges mandarins que nous sommes, parés des oripeaux d’une culture vétuste ou inexistante, ces petits juges dont, souvent, l’incompétence navrante peut, à bon droit, indigner des hommes de théâtre que la règle du jeu boursier soumet pourtant à nos sentences risibles.

Dans un théâtre arraché au circuit commercial, à la société mercantile dans un théâtre redevenu institution d’État — gratuite cela va de soi, ou quasiment — le critique deviendra le collaborateur des gens de théâtre, tenu d’être instruit et compétent (il y aura des études conçues à cet effet) : il travaillera, avec les acteurs, à l’élaboration du spectacle, il informera le public, dialoguera avec lui, et, le spectacle achevé, le critiquera dans un exercice enfin désintéressé, en commun avec ce public et avec ces acteurs. D’ici là, nous continuerons peut être notre office de Trissotins faisant le beau avec des phrases et cherchant le brio dans la méchanceté, mais au moins nous ne pourrons plus nous regarder sans rire.

Tract distribué le soir où l’Odéon était occupé.

L’IMAGINATION PREND LE POUVOIR

La lutte révolutionnaire des travailleurs et des étudiants qui est née dans la rue s’étend maintenant aux lieux de travail et aux pseudo valeurs de la société de consommation.

Hier Sud Aviation à NANTES, aujourd’hui le théâtre dit “ DE FRANCE ” : I’ODEON.

Le théâtre, le cinéma, la peinture, la littérature etc. sont devenus des industries accaparées par une “ élite ” dans un but d’aliénation et de mercantilisme.

Sabotez l’industrie culturelle.

Occupez et détruisez les institutions. Réinventez la vie.

L’ART C’EST VOUS !
LA REVOLUTION C’EST VOUS !
ENTREE LIBRE

à l’ex théâtre de France, à partir d’aujourd’hui.

C.A.R.

par Gilles Sandier


Fonctionnement des Comités d’action

mai 12, 2008

Pour sentir battre le cœur de la révolution, pour la comprendre, en saisir les caractères et les objectifs, il faut participer à un Comité d’action. Il en est des centaines qui, bien qu’ils se soient formés spontanément, fonctionnent néanmoins de façon voisine à la Sorbonne, au Centre National de la Recherche Scientifique, etc.

Voici un comité constitué pour la “ liberté de la recherche ”. A condition d’appartenir à l’institution qui l’abrite, chacun peut y entrer et participer aux discussions autant qu’il le désire et à chaque réunion du comité, ici quotidienne. A l’issue de chaque réunion, des constatations sont enregistrées, des témoignages et des informations recueillies ; et puis des vœux s’expriment et se discutent, par exemple sur les modalités qui président à la distribution des crédits de recherche. On se sépare et, chaque soir avant de se quitter, deux représentants de ce Comité d’action, élus par les présents, se rendent à un Comité de coordination, qui regroupe les délégués de tous les Comités d’action d’une institution.

Ainsi, il y a actuellement une demi douzaine de Comités d’action à l’ École Pratique des Hautes Études (sur les rapports enseignants/enseignés, sur le fonctionnement de l’école, etc.), et une douzaine de délégués se retrouvent chaque soir au Comité de coordination. Ce ne doit pas être les mêmes chaque soir car chacun ne peut pas (ou ne veut pas) assister chaque jour au même Comité d’action et, par principe, on veut éviter la bureaucratisation par de petits groupes. Ce Comité de coordination collabore avec un Comité de l’Assemblée générale, qui prépare l’ordre du jour des sessions en accord avec les conclusions du Comité de coordination. A ce stade intervient également le Comité d’action politique, qui est un Comité d’action comme les autres mais qui, naturellement, oriente la politique de l’Assemblée chaque fois que la conjoncture fait passer la décision ou l’action politiques avant les problèmes proprement corporatifs. Ainsi propose t il de manifester ou de ne pas manifester à l’appel de telle organisation. La décision appartient à l’Assemblée générale “ souveraine ” qui renvoie la tâche d’étudier les modalités pratiques à un autre Comité d’action, celui ci particulier et éphémère. A la base de l’institution se constituent les Comités de gestion (pour les laboratoires ou les instituts de recherche). Leurs deux délégués se tiennent en liaison avec un Comité de coordination qui se chargera d’en faire reconnaître la légitimité par l’Assemblée générale.

Tel est le schéma qui se dessine avec, à son sommet, un Comité général des Comités d’action regroupant les délégués de tous les groupes sociaux qui se sont placés en situation révolutionnaire.

Naturellement, en marge de ce fonctionnement “ idéal ”, merveilleusement démocratique, mobile, antibureaucratique et novateur, il y a des groupes initiateurs qui, manifestement, animent le mouvement, orientent le processus de développement et lui impriment son orientation spécifique. Ils ne s’en cachent pas. Ils sont jeunes, dynamiques, vigilants mais nullement sectaires et, s’ils ne donnent pas toujours l’impression de savoir où ils vont, il est sur qu’ils savent ce qu’ils veulent et surtout qu’il est certaines procédures qu’ils rejettent. Ainsi, ressuscitant l’esprit des partis politiques et des syndicats bureaucratisés dont beaucoup ont du faire l’apprentissage, tous leurs gestes attestent que leur conception de l’organisation, sans participer en rien à l’anarchisme, est néanmoins décentralisatrice et antitotalitaire.

Sans doute, ils obéissent à des orientations centrales, centralisées peut être, mais leur “ terrorisme ” reste verbal et il refuse, par principe, de prendre une forme institutionnalisée ou de se constituer en groupes de pression. Ses membres agissent individuellement comme ferments dans chaque comité d’action, mais bientôt les institutions qu’ils ont suscitées les absorbent à moins qu’ils n’aient réussi à grossir leur propre base et que, leur “ groupuscule ” s’étant développé, ils puissent essaimer et être présentés dans chaque Comité d’action, chaque Comité de gestion, etc.

Subjuguée, conquise ou saisie de nausée, la “ base ” a assisté à une remise en question absolue des situations acquises, de tous les statuts, des hiérarchies, de toutes les valeurs et grades, de tous les rôles et de la validité des anciennes relations d’homme à homme. Si l’on se rappelle qu’à la Sorbonne, cette “ base ” comprend les étudiants mais aussi les maîtres éminents, de renommée internationale qui, lorsqu’ils participent à ces assemblées tumultueuses doivent se dépouiller de leur fonction ou de leur statut pour devenir, chez eux dans leur royaume, des simples citoyens qui ne disposent pas d’un temps de parole plus grand que leurs étudiants ou leurs assistants, on imagine que la métamorphose est difficile et que beaucoup sont incapables d’opérer spontanément l’adaptation nécessaire.

Il est vrai que porteurs mystérieux d’une pensée maîtresse et jouissant la veille encore d’un prestige intellectuel sans partage, certains d’entre eux voient, brutalement, que le charme est rompu et que l’autorité a échappé dans le tourbillon de ces journées de mai. Pressentant l’avenir, ils ne participaient pas à l’allégresse générale, et, leur rôle terminé, beaucoup se sont réfugiés dans l’exil du temps passé, désormais oublié, d’acteurs devenus spectateurs, derniers témoins d’un monde mental disparu.

Un des faits étonnants que révèlent les discussions passionnées au sein des comités d’action, c’est la résurrection de l’idéologie. On la croyait définitivement déconsidérée : en réalité, elle avait trouvé asile dans une autre société, isolée de celle des maîtres, des partis politiques ou syndicats qui enseignent à vivre et à penser, à diriger ou à se révolter : la jeunesse. Celle-ci a recueilli l’idéologie dans le ruisseau et, paradoxalement, elle en a ressuscité la raison d’être, qui n’est pas de “ relire Marx ” ou Bakounine, mais d’agir.

L’orientation et les buts du mouvement de mai 1968 appartiennent sans doute à la tradition de toutes les révolutions ; mais les journées de mai ont une spécificité qui, à l’échelon des Comités d’action ou de telle ou telle assemblée générale évoque irrésistiblement des expériences passées. Et d’abord l’Algérie des années 19.50 ou l’Européen ignorait et méprisait l’Arabe, comme en 1968 la société adulte ignorait et méprisait la jeunesse. Deux mondes qui vivaient ensemble en s’ignorant absolument. Pas un seul Européen, en 1950, ne lisait les journaux musulmans d’Algérie (pourtant écrits en langue française), ignorant ainsi toutes les raisons de se révolter d’une population opprimée ; de la même façon, il n’était pas un seul “ adulte ” penseur ou non, qui ait lu la presse des jeunes, les publications révolutionnaires, ignorant de la même façon que les Européens d’Algérie ceux qui contestaient le fonctionnement de la société.

C’est encore l’Algérie (mais aussi la Russie de 1917) que les événements rappellent, tant s’affirme à chaque intervention des orateurs le désir de briser, dans l’entreprise ou l’institution, le rapport gouvernants — gouvernés et le souci de rétablir une nouvelle relation des liens d’homme à homme. Messali Hadj déclarait en 1 950 : “ Que m’importe que tu mettes l’eau courante dans ma maison si ma maison n’est pas à moi ”. Aujourd’hui, la volonté d’autogestion traduit les mêmes aspirations. En 1917 comme en 1968, rejetant instinctivement le système représentatif les étudiants et les ouvriers commencent à le mettre en cause. Pour les citoyens de la nouvelle Cité, le problème n’est pas d’être mieux gouverné ou de choisir une autre façon de l’être, mais de se gouverner soi même. Toute délégation de pouvoirs est marquée d’opprobre, toute autorité insupportable.

Notre société est bloquée par l’oppression des individus chefs (de famille, d’État, d’entreprise, d’institution, etc.) par celle des maîtres à penser, par celle des églises, partis, syndicats et par l’oppression anonyme de la loi, de la mode, du progrès, de l’opinion ou du gadget. Sa révolte explose, mettant en question par une contestation absolue, non pas seulement le fonctionnement de notre société, mais notre culture.

par Marc Ferro