L’intelligence au service de la fantaisie
novembre 26, 2007En ce dimanche après-midi, ils sont treize à s’être déplacés jusqu’au théâtre du Rond-Point. Des hommes et des femmes, des têtes tout juste sorties de l’adolescence et d’autres grisonnantes. Amoureux des mots, ils sont venus participer à l’atelier d’écriture organisé par l’Oulipo, dont les membres animent trois séquences de quatre ateliers par an.
Cette fois-ci, c’est Olivier Salon, professeur de mathématiques en classes préparatoires et membre de l’Oulipo depuis 2000, qui est le chef d’orchestre de la séance. Il succède à Hervé Le Tellier et Marcel Bénabou. Chemise bariolée et air malicieux, il annonce à ses victimes consentantes qu’ils vont ensemble « explorer les contraintes littéraires oulipiennes » pendant 2 heures et demi.
La première contrainte fixée n’est heureusement qu’une contrainte « molle », qui servira de mise en jambe aux plumes et aux neurones. Il s’agit de l’exercice du sardinosaure : les apprentis oulipiens doivent former un animal imaginaire à partir de deux noms d’animaux existants, puis écrire un poème ou un article encyclopédique décrivant leur création. Pendant un quart d’heure, chacun se penche sur sa feuille dans un silence quasi-religieux. « Il y a toujours une prise de risque dans l’atelier, pour chaque participant », explique Olivier Salon. « On est toujours nu devant l’écriture. C’est un mélange intéressant de sérieux et d’enjouement ».
Une fois le quart d’heure écoulé, les participants lisent chacun leur tour leur œuvre devant les autres. La salle nue aux gradins noirs est soudain envahie de ouistitigres, sourinocéros, coucouleuvres, homarabouts et autres chimpanzébus. Les rires et les commentaires loufoques –un autre sardinosaure- fusent. « Certaines fois, j’en ai pleuré de rire ! C’est tout le contraire d’une littérature guindée et austère », commente Aurélie [prénom modifié], qui assiste à son troisième atelier.
L’exercice suivant sera plus difficile : contrainte perécienne par excellence, le lipophone interdit d’avoir recours aux lettres B, M, P, V et F dans la rédaction d’un texte. Le récit obtenu doit être lu sur la scène, en bougeant le moins possible la bouche, puisqu’il ne comporte ni consonnes labiales ni dento-labiales, qui impliquent d’ouvrir les lèvres. La séance hebdomadaire se termine par le jeu du perverbe, qui consiste à mélanger deux proverbes et à écrire une fable dont le nouveau proverbe est la morale. « Bien mal acquis l’accuse de la rage », « Qui veut voyager loin n’amasse pas mousse » et « qui vole un bœuf ne fait pas le printemps » seront quelques uns des perverbes obtenus.
A 17 heures, chacun se sépare et retourne à sa vie d’étudiant, de retraité des télécoms ou d’employé de banque. « Ecrire sous la contrainte est un vrai challenge, et en même temps une activité très ludique » souligne une des joueuses de mots, Isabelle Southgate, auteur de livres pour enfants. Comme les autres, elle emporte avec elle le souvenir de ces instants de complicité littéraire nouée avec des inconnus.
Béatrice Roman-Amat
Cliquez ici pour plus d’informations sur les inscriptions à ces ateliers. La participation à une série de quatre ateliers coûte 40 euros par personne.
17 décembre : au théâtre du Rond-Point, représentation de L’amour au travail de Jacques Jouet, scénettes écrites sous contraintes oulipiennes.

Publié par nadeau