mai 17, 2011
par Benoit Laureau
Situation du linguiste, un article de Roland Barthes (paru dans La Quinzaine littéraire n°5 du 16 mai 1966)
E. Benveniste, Problèmes de Linguistique générale, Gallimard éd., 360 p.
La préémmence actuelle des problèmes du langage agace certains, qui y voient une mode excessive. Il faudra pourtant qu’ils en prennent leur parti : nous ne faisons probablement que commencer à parler du langage : accompagnée des sciences qui tendent aujourd’hui à s’y rattacher, la linguistique entre dans l’aurore de son histoire: nous avons à découvrir le langage, comme nous sommes en train de découvrir l’espace: notre siècle sera peut-être marqué de ces deux explorations.
Tout livre de linguistique générale répond donc aujourd’hui à un besoin impérieux de la culture, à une exigence de savoir formulée par toutes les 6ciences dont l’objet est, de près ou de loin, mêlé de langage. Or la linguistique est difficile à exposer, partagée entre une spécialisation nécessaire et un projet anthropologique qui est en train d’éclater au grand jour. Aussi les livres de linguistique générale sont-ils peu nombreux, du moins en français ; il y a les Eléments de Martinet et les Essais de Jakobson ; il y aura bientôt traduits, les Prolégomènes de Hjelmslev. Il y a aujourd’hui l’ouvrage de Benveniste.
C’est un recueil d’articles (unités normales de la recherche linguistique), dont certains sont déjà célèbres (sur l’arbitraire du signe, sur la fonction du langage dans la découverte freudienne, sur les niveaux de l’analyse linguistique). Les premiers textes portent sur une description de la linguistique actuelle: il faut recommander ici le très bel article que Benveniste consacre à Saussure, qui, en fait, n’a rien écrit à la suite de son mémoire sur les voyelles indo-européennes, faute de pouvoir, pensait-il, accomplir d’un seul coup cette subversion totale de la linguistique passée dont il avait besoin pour édifier sa propre linguistique, et dont le «silence» a la grandeur et la portée d’un silence d’écrivain. Les articles qui suivent occupent les points cardinaux de l’espace linguistique: la communication, ou encore: le signe articulé, situé par rapport à la pensée, au langage animal èt au langage onirique: la structure (j’ai évoqué le texte capital sur les niveaux de l’analyse linguistique: il faut toignaler de plus le texte, fascinant de clarté, où Benveniste établit le système sublogique des prépositions en latin: que ne nous a·t-on expliqué cela quand nous faisions des versions latines: tout s’éclaire par la structure) ; la signification (car c’est toujours du point de vue du sens que Benveniste interroge le langage) ; la personne, partie, à mon sens, décisive de l’ouvrage, où Benveniste analyse essentiellement l’organisation des pronoms et des temps. L’ouvrage se termine sur quelques études de lexique.
Tout cela forme le bilan d’un savoir impeccable, répond avec clarté et force aux questions de fait que tous ceux qui ont quelque intérêt pour le langage peuvent se poser. Mais ce n’est pas tout Ce livre ne satisfait pas seulement une demande actuelle de la culture: il la devance, il la forme, la dirige. Bref, ce n’est pas seulement un livre indispensable; c’est aussi un livre important, inespéré : c’est un très beau livre. Lorsque la science dont on est spécialiste se trouve débordée par la curiosité d’amateurs de toutes sortes, il est très tentant d’en défendre jalousement la spécialité. Tout au contraire, Benveniste a le courage de placer délibérément la linguistique au départ d’un mouvement très vaste et d’y deviner déjà le déve· loppement futur d’une véritable science de la culture, dans la mesure où la culture est essentiellement langage; il n’hésite pas à noter la naissance d’une nouvelle objectivité, imposée au savant par la nature symbolique des phénomènes culturels; loin d’abandonner la langue au seuil de la société, comme si elle n’en était qu’un outil, il affirme avec espoir que «c’est la société qui commence à se reconnaître comme langue ». Or il est capital pour tout un ensemble de recherches et de révolutions qu’un linguiste aussi rigoureux que Benveniste soit lui-même conscient des pouvoirs de sa discipline, et que, refusant de s’en constituer le propriétaire, il reconnaisse en elle le germe d’une nouvelle configuration des sciences humaines.
Ce courage se double d’une vue profonde. Benveniste – c’est là sa réussite – saisit toujours le langage à ce niveau très décisif où, sans cesser d’être pleinemeut du langage, il recueille tout ce que nous étions habitués à considérer comme extérieur ou antérieur à lui. Prenez trois contri· butious, des plus importanm: l’une sur la voix moyenne dcs verbes indo-européens, la seconde sur la structure des pronoms personnels, la troisième sur le système des temps en français; toutes trois traitent diversement d’une notion capitale en psychologie: celle de personne. Or Benveniste parvient magistrale. ment à enraciner cette notion dans une description purement linguistique. D’une manière générale, en plaçant le sujet (au sens philosophique du terme) au centre des grandes catégories du langage, en montrant, à l’occasion de faits très divers, que ce sujet ne peut jamais se distinguer d’une «instance du discours, différente de l’instance de la réalité, Benveniste fonde linguistiquement, c’est – à – dire scientifiquement, l’identité du sujet et du langage, position qui est au coeur de bien des recherches actuelles et qui intéresse aussi bien la philosophie que la littérature; de telles analyses désignent peut-être l’issue d’une vieille antinomie, mal liquidée, celle du subjectif et de l’objectif, de l’individu et de la société, de la science et du discours.
Les livres de savoir, de recherche, ont aussi leur « style ». Celui-ci est d’une très grande classe. Il y a une beauté, une expérience de l’intellect qui donne à l’oeuvre de certains savants cette sorte de clarté inépuisable, dont sont aussi faites les grandes oeuvres littéraires. Tout est clair dans le livre de Benveniste, tout peut y être reconnu immédiatement pour vrai ; et cependant aussi, tout en lui ne fait que commencer.
Roland Barthes
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