A quoi sert l’école ?

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Revue N° 916 parue le 01-02-2006

L’avènement de l’école publique, gratuite, obligatoire puis laïque est constamment célébré par la pensée républicaine comme une victoire sur l’ignorance des masses, comme une grande avancée de l’humanité sur la voie de l’égalité des chances. L’objectif de cet ouvrage, publié à l’origine dans Recherches en 1976 sous le titre L’Ensaignement (sic) et réédité aujourd’hui dans la collection au titre éloquent Les Empêcheurs de penser en rond, était de remettre en cause cette autocélébration.

Rémy Pawin est agrégé d’histoire et doctorant

Loin de s’être installée pour apprendre aux masses et les
faire ainsi s’élever dans la voie de la raison, ou pour leur
donner les moyens d’être égaux aux autres, l’école est
devenue obligatoire afin de contrôler les pauvres,
d’empêcher leur progéniture d’être oisifs et vicieux, de les
conduire au seuil de l’usine, de les empêcher de penser de
façon autonome et de brider leur désir d’apprendre. Telle est
la thèse de l’auteur qui tente de la démontrer en prenant
appui sur l’histoire de l’école mutuelle, forme d’enseignement
primaire où les élèves travaillent en groupe et où chacun est
tour à tour élève puis répétiteur en fonction de ses
compétences.
Au XIXe, avant J. Ferry, cette école a tenté d’apprendre à
lire, écrire, compter aux déshérités, à moindre frais. Or, elle a
été supprimé des programmes officiels de l’instruction
publique (il existe encore aujourd’hui des écoles mutuelles,
mais elles sont marginales), et ceci, non en raison de son
inefficacité, mais au contraire, en raison de sa trop grande
efficacité : elle diminuait le temps d’étude nécessaire et
augmentait donc le temps libre des élèves, synonyme
d’oisiveté pour la bourgeoisie, elle engendrait un désir
d’apprendre (pour soi et aux autres) manifestement
subversif, et surtout, elle formait des révolutionnaires. Dès
lors, c’est un autre modèle qui s’est imposé au législateur
lors de la création de l’école obligatoire : celui des Frères des
écoles chrétiennes, ordre religieux spécialisé dans
l’enseignement fondé au XVIIe siècle par Jean-Baptiste de la
Salle, qui privilégie la discipline et bannit les discussions
entre élèves.
L’ouvrage, composé de 10 chapitres, analyse d’abord les
transformations dues au capitalisme qui rendent nécessaire
une main-d’oeuvre mieux formée que ne l’étaient les
paysans. Il s’agit d’éduquer les pauvres pour qu’ils travaillent
à la manufacture. L’auteur distingue ensuite plusieurs types
pédagogiques pour établir l’utilité du modèle mutuel qui
permet un enseignement collectif efficace et peu coûteux.
C’est d’abord pour cette raison qu’il est expérimenté. Mais il
est bientôt délaissé, car il ne parvient pas à inoculer aux
élèves le sens de la discipline. La deuxième partie de
l’ouvrage est consacrée à l’étude du modèle scolaire national
qui s’impose par le haut sur tout le territoire français : il
constitue une norme à faire respecter en contrôlant élèves et
professeurs grâce à l’architecture des écoles et des classes,
grâce à différents registres (des notes, des absences, des
inspections…) et grâce aux écoles normales d’instituteurs ; il
prend pour idéal l’enfant de bonne famille propre et il
participe de la diffusion de cet archétype en contraignant les
parents à choyer leurs enfants. Le résumé rapide de
l’ouvrage appelle une première critique : le titre en est
trompeur. Sans doute faut-il voir ici une pression éditoriale,
mais le lecteur soucieux de trouver dans l’opuscule une
étude précise sur l’école mutuelle risque d’être fort
désappointé. Le titre original convenait certainement mieux
au contenu de l’étude.
Le deuxième point problématique tient à la méthode
historique employée : loin de vouloir censurer un auteur qui "
n’aurait pas les titres requis " – je ne suis pas un universitaire
poussiéreux soucieux de conserver ses prérogatives
traditionnelles – il convient cependant de faire preuve d’un
minimum de rigueur dans l’écriture de l’histoire, qui plus est
lorsque l’on adopte un ton délibérément polémique. Or, le
lecteur attentif a parfois l’impression d’un laisser-aller nocif à
la démonstration : sans évoquer les sources non citées, on
peut toutefois s’étonner de la maigreur de celles utilisées, et
de leur sélection. Un grand nombre de publications d’époque
ne semblent pas avoir été consultées ou alors ont été évitées
avec soin. Souvent, les citations servent à illustrer une
pensée de l’auteur et non à la susciter. Plus grave encore,
certaines sources sont employées à contresens, pour
démontrer l’argument de l’auteur : ainsi Jules Simon n’est
pas un conservateur en 1873, l’argument qu’il utilise en
faveur de l’école obligatoire et que l’auteur critique sert
justement à rassurer les conservateurs qui craignent la mise
en place de l’école. Le lecteur attentif et bienveillant à l’égard
de la thèse trouve que la facilité dessert parfois le propos.
La troisième critique est suscitée par le contenu daté de
l’ouvrage, qui parait près de trente ans après avoir été écrit.
D’abord, la perspective herméneutique est largement
tributaire de la dialectique marxiste opposant infra et
superstructure : l’école n’est perçue que comme
superstructure engendrée par le capitalisme, infrastructure
économique. Si le cadre marxiste reste pertinent, on est plus
nuancée aujourd’hui sur la prédominance de l’économie. De
même, l’apologie implicite de l’individu dont l’état entrave
l’épanouissement parait anachronique au lecteur du XXIe
siècle sensibilisé aux apories de l’individualisme par vingt
ans d’économie de marché. Enfin, la constante référence à
Michel Foucault, qui d’avant-gardiste il y a 30 ans est
devenue topique, est parfois lancinante. Tout l’ouvrage
repose sur lui et ses études de précurseur, tout
particulièrement Surveiller et punir et Naissance de la
clinique. On a souvent l’impression de lire un prolongement
de celles-ci sur l’école. Il convient d’ailleurs à qui veut
mesurer la prégnance de la pensée foucaldienne de
parcourir ce volume. Les problématiques paraissent donc
vieillies, tout comme le point de vue hypercritique.
Le débat sur l’école obligatoire a fait couler beaucoup
d’encre. Au sein de cette controverse, Anne Querrien adopte
un point de vue radical qui n’est pas dénué d’attraits : il
convient de ne pas se laisser berner par la rhétorique
apaisante des puissants. Pourtant, systématiquement crier
au loup est également dangereux, on finit par ne plus être
écouté. C’est parfois l’écueil dans lequel verse l’auteur :
lorsque l’Etat, incarné par J. Simon, se propose d’améliorer
la santé des enfants scolarisés et d’agir pour diminuer le
nombre d’infirmités (environ 1/3 des enfants présentaient des
infirmités plus ou moins handicapantes), elle s’offusque en
arguant de la volonté étatique d’augmenter le nombre de
conscrits. Peu importe, pourvu qu’il y ait moins d’infirmes
voudrait-on lui rétorquer. Multiplier les critiques diminue
l’acuité de chacune.
Enfin, on voudrait évoquer ici une question fondamentale
soulevée par le livre, tout en regrettant que l’auteur y
réponde sans la débattre : l’école doit-elle produire des
acteurs adaptés au fonctionnement social ? Pour A.
Querrien, il en est hors de question compte tenu de l’iniquité
de la société et on serait tenté de la suivre : l’école doit
produire des individus en pleine possession d’eux-mêmes.
En outre, la désadaptation conduit les acteurs à s’opposer, à
imaginer le changement et à améliorer la société en
l’adaptant à l’individu. D’un autre coté, attendu que
l’inadaptation des individus engendrent des déceptions, des
douleurs et/ou un mal-être, attendu qu’un individu adapté ne
ressent pas les problèmes sociaux auxquels il est par
définition adapté, on peut se demander pourquoi ne pas
essayer de produire ces individus adaptés et heureux,
pourquoi préférer des individus lucides mais malheureux,
pourquoi essayer d’adapter la société à un Individu
largement mythique plutôt que d’adapter l’individu à une
société injuste. La question est volontairement provocatrice,
mais elle mérite d’être posée : il faut amender la société,
mais également ménager un espace où l’individu puisse vivre
heureux malgré l’injustice sociale.

Anne Querrien : L’Ecole mutuelle, une pédagogie trop
efficace ? Paris, Les Empêcheurs de penser en rond éd,
2005, 182 p., 19 euros

Rémy Pawin est agrégé d’histoire et doctorant

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