Le rôle des intellectuels : Tribune de Dionys Mascolo sur les positions de J.-P. Sarte et B. Pingaud

Contre les idéologies de la mauvaise conscience,

un article de Dionys Mascolo

Sous le titre. Faut-il rééduquer l’intellectuel? -, Bernard Pingaud a récemment pris position à propos de déclarations de J.-P. Sartre sur le rôle des intellectuels, ici et maintetenant. (La Quinzaine. n° 104). Dionys Mascolo donne ci· dessous son sentiment sur les positions de Sartre et de Pingaud.

Sartre et Pingaud, l’un reprenant l’autre, ont récemment avancé, sur le rôle de l’intellectuel dans ses rapports avec le projet révolutionnaire avant et depuis Mai, un certain nombre de propositions qui ne me semblent pas à la hauteur de la nouveauté que nous vivons. Dans ce qu’elles ont d’incomplet surtout, elles mettent en oeuvre (et même en valeur) des équivoques qui ont constamment, depuis un demi-siècle, fait office de freins (depuis peut-être l’acte de décision de Lénine fondant un pouvoir révolutionnaire contre toutes les règles ?) et qui risquent aujourd’hui encore de détourner l’intellectuel de ce qu’il peut réellement.

L’intellectuel « classique »

L’un pour le déclarer penmé, l’autre pour affirmer qu’il a encore de beaux jours devant lui, Sartre et Pingaud s’entendent sur une définition de l’intellectuel: c’est l’intellectuel « classique ». Il se caractérise par les traits suivants 1) Comme tous les « techniciens du savoir pratique », il travaille en fait pour les privilégiés; l’universalité du savoir se trouve réduite en lui à servir le particulier. 2) Qu’il s’avise de cela, c’est alors qu’il devient à proprement parler un intellectuel et il ne peut plus vivre que dans la mauvaise conscience, laquelle le conduit à chercher une bonne conscience en dénonçant la société qui garantit ses privilèges : c’est sa contradiction. 3) Il a, enfin, un « capital idéologique » : le poids de ses oeuvres le tire en arrière.

Que l’intellectuel ainsi décrit doive se supprimer en tant que tel (sans trop de pathétique: c’est supprimer l’insupportable contradiction qu’il est) et qu’en Mai la nécessité en soit apparue clairement, on ne peut qu’en tomber d’accord avec Sartre, et s’étonner que Pingaud accepte un avenir où cet intellectuel continuerait « d’aimer son rôle». La question, pour nous, n’est pas là. Elle est en ceci que cette description a toute la généralité mais aussi toutes les limites des descriptions sociologiques. L’analyse sartrienne est donc limitée à ce que l’on nomme les intellectuels « de gauche», masse indéfinie de personnes disposant à divers titres d’une « audience », n’ayant en commun que le vague commun aux divers humanismes auxquels les idéologies diverses donnent lieu (athées, socialistes, chrétiens libéraux, capitalistes éclai· rés, progressistes…) et aucun principe, créateurs ou manipulateurs de « valeurs» dont ils sont dupes, placés en effet sous le signe de la mauvaise conscience, voués d’ailleurs à fournir de réguliers contingents de « compagnons de route» aux organisations, dans l’attente où ils sont toujours de recevoir de l’extérieur leurs attributs proprement politiques. Ce dernier point est essentiel. A s’en tenir. à cette définition, il y aurait seulement une action révolutionnaire, mais pas de pensée révolutionnaire, a fortiori pas d’intellectuels révolutionnaires (le seul « intellectuel révolutionnai·re » dont l’existence soit implicitement reconnue serait en dernière analyse défini par l’âge: c’est l’étudiant, celui qui n’a pas de passé, donc pas « d’intérêt idéologique» ou – ceci est une paraphrase celui qui n’a pas encore eu le temps de faire oeuvre). On voit la simpli. fication, encore assombrie d’un « trop tard» fataliste. Mais voici le plus grave. Une telle définition, fermant toutes les voies, suggère (sous-entend?) qu’il dépendrait d’une instance extérieure que la pensée théorique – puisque c’est d’elle qu’il s’agit ici de rappeler l’existence – reçoive la détermination qui ferait d’elle une pensée révolutionnaire. Cette instance extérieure, ce sont les masses, oui, en principe ; et à défaut (comme il arrive), ce sera l’organisation qui dit qu’elle parle au nom de masses. A l’encontre d’une telle démarche, véritable idéologie d’intimidation secrétée par l’intellectuel classique lui-même dans son ardeur autocritique, et qui lui retire à l’avance toute’ perspective autre que celle de devenir le sujet, l’esclave ou le fidèle de l’Organisation, il faut affirmer qu’une telle instance extérieure n’existe pas; que la pensée révolutionnaire est sa propre instance ; qu’aucune autre autorité que la sienne propre ne la fonde; et que c’est d’elle seule que l’organisation, et le projet révolutionnaire lui·mê· me, reçoivent toute existence et tout sens.

L’intellectuel « non classique »

En serait-il différemment que la question se poserait de savoir com· ment Lénine et Trotsky, Ho Chi Minh et Mao Tsé-Toung, qui ne sont pas des travailleurs, ont cessé un jour d’être des intellectuels petits- bourgeois – et Marx, dont l’apparition deviendrait un mystère théologique. Pour n’avoir été ni dirigeants ni hommes d’organisation, et avoir apparemment parlé d’autre chose; Artaud, Breton, Bataille ne furent pas davantage cela. Il faut donc admettre que l’intelligentsia n’est pas composée seulement d’intellectuels « classiques », ou « de gauche », qu’une pensée libre existe déjà (un jeu de l’intelli· gence en quoi il n’est rien qui puisse servir les privilèges), pensée postrévolutionnaire, libérée donc de toute naïveté idéaliste comme de toute superstition de mauvaise conscience. C’est celle qui s’identifie à l’exigence communiste. C’est d’elle que l’on est en droit d’attendre aujourd’hui que la pensée participe de plein droit, et en tant que telle, au travail révolutionnaire.

Ne nous en remettons pas ici à un jeu de mots. Celui dont la pensée s’identifie à l’exigence communiste s’est déjà, en un sens, supprimé par là comme intellectuel. Nullement parce qu’il aurait fait effort pour se « rééduquer », s’étant mis par exemple à écrire avec des ouvriers dans un journal de masses, mais au contraire parce qu’il n’aura pas renoncé au travail théorique (critique toujours, destructeur), et qu’il aura maintenu dans ce travail la vue selon laquelle, la révolution sociale ne faisant qu’un avec la recherche du vrai (destruction du non-vrai), « il ne suffit pas que la pensée recherche la réalité, il faut aussi que la réalité recherche la pensée ». Par opposition à l’intellectuel classique, créateur de biens culturels, « ingénieur des âmes », porteur de l’idée satisfaisante, féconde, l’homme de l’exigence communiste est l’homme porteur de l’idée dépossédante, qui n’est grosse que de refus, de négation, de dés-illusion, de dé-ception. S’identifiant à une exigence infinie, il vit le dénuement, le manque de sens, dans une abstraction égale à celle du prolétariat, et dans une pareille rupture avec l’intériorité. Loin de vivre la « vie des idées» telle qu’elle est reçue, voire honorée dans le monde (vie culturelle), l’intellectuel révolutionnaire vit avec l’idée non apprivoisée, privée de garantie, d’attaches, idée « juive », et telle qu’elle ne peut être reconnue au-dehors avant que ne soit instituée pour le moins l’égalité absolue. Vie cachée, à demi-clandestine, seulement partagée dans l’amitié, non exempte certes d’une juste et nécessaire schizophrénie, dont il n’est bien entendu pas question de guérir d’autre façon que par la révolution. Il n ‘y a évidemment plus de place ici pour la mauvaise conscience. Ni même pour une conscience malheureuse. La vie objectivement malheureuse de l’idée, le malheur de l’idée, l’idée prolétaire – comment cela conduirait-il à une mauvaise conscience ? ou, sauf accident mélancolique, à intérioriser le malheur? cela conduit à chercher une libération. La mauvaise conscience est le complément malheureux des pensées triomphantes, heureuses, qui se nomment elles-mêmes « créatrices », et vivent la contradiction. Mais pas plus que la condition ouvrière, le malheur de la pensée n’est une contradiction.

Rôle de l’intellectuel

Un phénomène original de révolution culturelle, rendu manifeste par mai, est en cours dans nos sociétés. Ce profond mouvement qui bouscule toutes les habitudes mentales a déjà fait perdre à la classe dominante une grande part de son pouvoir idéologique : les idées dominantes de l’époque ne sont plus les siennes, mais les nôtres. En ce sens nous vivons déjà sous un ancien régime, dont la législation est toujours en place, mais dont l’apparence de légalité même a disparu. Il est clair que le plus urgent (sauf imprévu) est de précipiter la défaite idéologique de la bourgeoisie. Elle n’en sera pas vaincue pour autant, mais réduite au moins à se défendre à découvert. Mieux armés qu’aucune autre couche de la société pour le faire, c’est aux intellectuels que revient la tâche d’abattre le décor, en sorte que place nette soit faite au véritable facteur historique : la lutte de classes. C’est là l’oeuvre de la pensée théorique. Son sens est de préparer intellectuellement à la guerre civile si la résistance de la classe qui opprime oblige à la guerre civile. Pour être en mesure de jouer ce rôle, l’intellectuel n’a pas à se chercher d’abord quelque justification extérieure ou morale que ce soit. "Servir le peuple", il y a encore dans cet engagement dont la noblesse est certaine un mouvement qui place à part du peuple. Il lui suffit de ne pas se nier l’oppression qu’il subit, et qui, littéralement, ne ferait-il que parler, lui dérobe sa parole. Il s’agit alors pour lui de se libérer, lui : la pensée à laquelle il s’identifie. En ce sens la révolution est l’affaire des intellectuels autant et plus que celle des travailleurs. Il y a même dans l’exigence théorique quelque chose d’irréductible qui n’appartient pas naturellement à la condition prolétarienne (voir Prague à ses débuts) : d’où vient qu’une défaillance théorique est trahison, ce que ne peut être l’inertie des masses, l’absence du peuple. Tout ouvriérisme, tout populisme sont encore des erreurs nées des fermentations de la mauvaise conscience. Et soit dit contre toute confusion: il n’y a pas d’ouvriérisme dans notre volonté d’instituer un pouvoir ouvrier. Le communisme passant par l’abolition de la division bourgeoise du travail, et quelque minoritaire que soit appelée à devenir la classe ouvrière" tant qu’il existera un travailleur manuel, c’est la classe ouvrière, c’est ce travailleur qui décidera de toute l’organisation de la société. C’est en ce sens et uniquement en ce sens (qui est aussi tout le sens du matérialisme révolutionnaire) que nous avons "besoin des masses". Non pour "apprendre", mais pour nous libérer, pour que soit admis ce que nous savons déjà, ce que nous vivons en pensée.

Pour conclure : l’intellectuel classique doit certes se supprimer comme tel. Mais il ne peut éviter de le faire vainement, mystiquement ou servilement, et par suite révocablement, qu’en agissant à l’inverse de ce. que lui indique la mauvaise conscience : en affirmant l’autorité intellectuelle de l’exigence révolutionnaire, autorité sans pouvoir, exigence anonyme qui fait de celui qui l’a conçue l’égal du dernier des hommes, sans qu’un "renoncement" intellectuel y soit nécessaire.

Mai aujourd’hui

Venons-en à mai 1968. Pour Sartre il n’y avait rien avant mai. Les intellectuels qui ont participé au mouvement n’ont vu – vainement – en mai qu’une occasion de réaliser des idées qu’ils avaient "avant". Pour Pingaud, mai ne fut qu’un moment avant et après lequel les mêmes problèmes exactement se posent, et la fidélité à mai est impossible.

Il est vrai que nous ne sommes pas nés en mai (sont nés en mai ceux qui étaient en âge ou en état de naître, et c’est sans importance: ce qui donne sa jeunesse à la jeunesse même, c’est la mise en doute de tout ce qui se présente comme vrai, dans tous les ordres, et il ne nous est pas donné d’en finir avec cette manière d’être). En mai, disons- le en pensant à demain, non à hier, nous sommes devenus des mi· litants et avons tenté alors, avec beaucoup d’autres, et selon nos moyens, de favoriser l’apparition de formes insurrectionnelles dans le mouvement; il s’agissait de pousser les choses le plus loin possible dans le sens de l’exemplarité. Quant à y voir l’occasion de "réaliser nos idées", s’il n’en fut rien, c’est d’abord que nous avons presque toujours été conscients que le mouvement n’en serait pas capable. Mais surtout, il ne s’agissait vraiment pas de cela. (Et il ne s’agira sans doute jamais de cela. Dans aucune hypothèse, peut-être, ces idées ne sont de celles que l’on "réalise", mais bien plutôt de celles que l’on peut seulement mettre en branle : un commencement… Mais cela relève d’une autre réflexion.)

La fidélité à mai ne s’en impose pas moins, pour la simple raison que le travail de métamorphose alors amorcé se poursuit. Elle est donc moins fidélité que présence. "Rien n’est comme avant" et « tout est comme avant» sont deux illusions. On peut bien dire que, philosophiquement, mai n’a rien apporté de nouveau. Aucune idée, aucun concept politique inédit n’en sont sortis, notre outillage conceptuel n’a pas changé, nos « idées » sont les mêmes. Sartre a donc tort. Mais Pingaud, qui lui donne tort, infiniment plus. Car, historiquement, la nouveauté de mai est inépuisable. Ces « idées» (c’est-à-dire des rêves, des désirs, des besoins conceptualisés), l’événement est venu leur redonner une actualité, les remettre en vigueur comme jamais(leur redonner vigueur de besoins, de désirs …). Cette aggravation historique des idées, heureusement constante, est ce qui tire du désespoir philosophique. Il en est ainsi : l’histoire fournit des moments où s’abolit cette patience qui faisait prendre le mal en patience (ce n’est pas que le mal n’était pas pensé comme mal avant cela). Quant à « l’échec » de mai qui serait dû à son radicalisme, à son refus de l’organisation (cf. Pingaud), il faut redire ceci : en raison même de ce radicalisme, un futur éloigné, ce qu’il ne sera question de « réaliser » à l’échelle de toute la société, que beaucoup plus tard, a été là préfiguré, en un moment post-révolutionnaire qui transforma l’idée en quelque chose de vécu, l’événement prenant valeur d’exacte prophétie. Non pas souvenir donc – et l’immense plaisir que ce fut (nous avons été réalistes, avons demandé l’impossible et l’avons obtenu) compte pour peu de chose auprès de ce qui en fut l’inappréciable importance actuelle. Mieux que n’eût pu faire aucune réflexion optimiste, mai nous a appris à quoi peuvent direc-tement conduire les désirs latents de tous s’ils viennent à se mallÜester – au refus de toute autorité, de tout ordre moral, de toute hiérarchie, de toute délégation de pouvoir et de toute organisation en effet bref. combien la fleur libertaire qui se prépare au coeur de l’idée communiste était plus près de montrer ses couleurs que nous ne l’imaginions.

Dans la lumière qui s’est faite alors s’est dissoute la puissance d’intimidation que l’Organisation prétendument dépositaire de l’idée révolutionnaire (et qui continue d’immobiliser les plus grandes masses) faisait peser sur les esprits. C’est déjà beaucoup. Il serait trop triste de voir les intellectuels pressés par les fantasmes de la mauvaise conscience perdre à nouveau de vue que la pensée théorique révolutionnaire est l’instance suprême et qu’ils en ont la charge, et réintégrer complaisamment les idéologies d’intimida· tion où ils ont été longtemps séquestrés, laissant la théorie faire sans eux son chemin de taupe aveugle dans le monde.

Dionys Mascolo

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