Jérôme Ferrari, "Le Sermon sur la chute de Rome"

ROMANS, RÉCITS  

Quel monde ?, un article de NATACHA ANDRIAMIRADO

Transition vertigineuse, avenir des plus incertains, fin d’un monde, l’interrogation aujourd’hui est on ne peut plus lancinante. Quand, en juin dernier, la revue scientifique Nature publiait une étude cosignée par une vingtaine de chercheurs qui mettait en avant « l’imminence d’un effondrement irréversible des écosystèmes terrestres » résultant de l’action de l’homme, la prophétie apocalyptique, liée à un monde en crise, prenait encore plus d’ampleur. Si certains s’approprient ces bouleversements avec délectation, d’autres préfèrent s’interroger sur les significations de cette agonie. Et l’homme dans tout ça ? se demande Jérôme Ferrari dans un roman bouleversant. 

JÉRÔME FERRARI LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME 

Actes Sud, 208 p., 19 euros 

Il y a d’abord le titre. Évocateur d’une Rome qui nous laisse croire qu’elle sera le lieu principal du roman. Il n’en est rien. Nous sommes en Corse, dans un village paisible de carte postale, déserté l’hiver et ranimé l’été par les touristes. Mais nous sommes, aussi, proches de l’Italie et de ses origines, proches de l’Empire romain que l’on croyait invincible et qui fut pourtant mis à sac en l’an 410 par les Wisigoths. Proches d’un Sermon, celui de saint Augustin, qui, alors évêque d’Hippone, devant l’accablement des réfugiés romains sut rappeler ce que tout un chacun s’efforce pourtant d’oublier : la finalité de toute chose. « Tu es étonné parce que le monde touche à sa fin ? Étonne-toi plutôt de le voir parvenu à un âge si avancé. Le monde est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt. » 

« Témoignage de la fin, en même temps que des origines », Le Sermon sur la chute de Rome est l’histoire de deux amis d’enfance, Mathieu Antonetti et Libero Pintus, qui, après des études de philosophie, décident de reprendre la gérance d’un bar en Corse, dont ils sont originaires. Si au départ tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, les caisses sont renflouées et l’ambiance « bouillonnante et désordonnée », la tragédie pointe pourtant son nez, « pierre après pierre », jusqu’à l’inéluctable.

D’autres vies rayonnent autour de ce bar : il y a Marcel, grand-père de Mathieu et ancien administrateur des colonies, qui, à l’opposé de son petit-ils, aura tenté toute sa vie de s’éloigner de ses origines, « au-delà de la barricade des montagnes, au-delà de la mer », en se projetant dans un ailleurs « palpitant de vie » mais sans réellement y parvenir. Il y a Aurélie, sœur de Mathieu, qui passe le plus clair de son temps en Algérie, sur le site d’Hippone, actuelle Annaba, pour y effectuer des fouilles archéologiques et tenter « d’extirper les mondes disparus des gouffres de poussière et d’oubli qui les avaient engloutis ». Figure même de la lutte de la pensée contre la bêtise ambiante dont le bar est le réceptacle, Aurélie désapprouve le choix de son frère et assiste impuissante à sa métamorphose. Figure aussi du scepticisme, balancée entre l’amour de l’archéologie qui ne « laisse pas la vie s’éteindre » et son intérêt pour des faits déjà « morts », elle finira par se consumer devant la brutalité de sa vie.

Mais qu’est-ce qui meurt véritablement dans ce roman, si ce n’est l’intelligence de tout un chacun ; ainsi, Libero, idéaliste capricieux, promis pourtant à un brillant avenir, choisit de se morfondre, à l’aide de l’alcool, dans un présent voué au règne du cynisme : « car le monde avait peut-être encore besoin d’Augustin et de Leibniz, mais il n’avait que faire de leurs misérables exégètes ». Tournant le dos au passé et aveugles face à l’avenir, Libero et Mathieu incarnent en réalité, à l’instar des serveuses et autres clients qui peuplent le bar, des consommateurs de l’instant, avides de jouir au bon moment de la vie. Loin de toute utopie, les deux amis ne s’épaulent que pour mieux légitimer leurs actes, et accompagner leur décrépitude à force de cécité consentie. Nullement ignorants, mais centrés sur leur petit monde, surchargés de paresse et d’habitudes, ils finissent par prendre peur devant quelque possible voyage. « Il vit qu’ils partageaient la même peur, ils n’étaient pas des dieux, mais seulement des démiurges, et c’était le monde qu’ils avaient créé qui les tenait maintenant sous l’autorité de son règne tyrannique. »

Le roman nous bouleverse parce que la tragédie, pressentie pourtant à l’avance, comme l’est la mort inéluctable de tout être humain, continue à prendre ses aises et parce que l’on assiste, avec fatalisme, à ce qui se profile peu à peu sans qu’une secousse quelconque puisse en modifier le cours. Déterminisme que l’on aimerait contrer.

On craint parfois un glissement vers un moralisme simpliste tant la narration, marquée par une forme de religiosité et d’apocalypse, oscille entre le Bien et le Mal, le « mauvais cœur » et l’empathie, entre dieu et démon. Mais, en réalité, nul prosélytisme ici, nulle leçon de morale, car, se mettant tour à tour dans la peau de chacun de ses personnages, l’auteur, philosophe de formation, réussit en virtuose à mettre au jour une multitude d’interrogations digne de la diversité des mondes qu’il nous donne de connaître, voire de reconnaître. Si la bêtise humaine – qui n’est pas l’ignorance – est combattue sans relâche au profit d’une interrogation lancinante sur le choix de notre vie, le combat engagé contre elle est totalement inégal. Il ne reste plus qu’à baisser les bras comme le malade gagné peu à peu par un mal incurable : « elle était prête à assumer tous les échecs, pour peu qu’ils fussent les siens, et il lui était particulièrement pénible de devoir capituler devant la réalité brutale de faits qui ne dépendaient de la volonté de personne. Car elle n’avait pas d’autre choix que la capitulation ».

« Les mondes passent, en vérité, l’un après l’autre, des ténèbres aux ténèbres, et leur succession ne signifie peut-être rien. »

Le « peut-être » n’est pas négligeable. Car il n’est pas rien.

JÉRÔME FERRARI, LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME, Actes Sud, 208 p., 19 euros

About these ads

One Response to Jérôme Ferrari, "Le Sermon sur la chute de Rome"

  1. POULAIN Monique dit :

    Sans doute ne suis-je pas assez philosophe pour aimer ce livre .Pas ou peu d’histoire ,je ne vois pas le lien entre ces vies et la chute de Rome ? Style aux phrases interminables à la "PROUST".
    histoire ss intérêt ; aucun plaisir de lecture . Je n’aime pas du tout.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 154 followers

%d bloggers like this: